Publication : l'actuariel 32 - mars 2019

Transition climatique : le risque des actifs échoués

Juliette NOUEL

Reporting intégré : des disparités dans l’exercice

Pour Julie Evain, la première raison du blocage est évidente : « Le changement climatique n’est tout simplement pas compris : les impacts sont jugés trop éloignés dans le temps pour mériter une analyse. » En outre, certains secteurs sont considérés à tort comme peu sensibles, et notamment le secteur financier lui-même. Fait symptomatique selon la chercheuse, « la rédaction des reportings, à quelques exceptions près, est confiée aux départements de RSE, qui eux-mêmes délèguent cette tâche à un prestataire extérieur ». Conclusion : la plupart des acteurs financiers, hormis un petit groupe de leaders, se contentent de cocher les cases, « un peu comme s’ils remplissaient un rapport de conformité. Ils agissent pour préserver leur réputation et sous la pression des ONG, mais ne s’interrogent pas sur le fond et la finalité de l’exercice ». Pour surmonter cet obstacle, « il faudrait clarifier la régulation, être beaucoup plus pédagogique sur ce qui est attendu des investisseurs, pour qu’ils commencent par comprendre ces risques et intègrent le besoin de les mesurer, assure Anne-Catherine Husson-Traore. En principe, le texte de l’article 173 devait être revu après deux années d’exercice. Il faudrait saisir cette opportunité pour embarquer les investisseurs non ciblés par la loi et qui, à ce stade, se réjouissent d’avoir été oubliés ».

Le blocage tient aussi à des raisons inhérentes à l’industrie financière elle-même. Particulièrement incriminée, la gestion passive, pourtant en plein essor : d’abord, elle rend inopérant le principe même de l’engagement actionnarial ; ensuite, tous les grands indices boursiers sont alignés sur des scénarios qui conduisent à un réchauffement aux alentours de + 5 °C. « Il faudrait tout simplement l’interdire », assure Michel Lepetit, vice-président du think-tank The Shift Project et auteur du rapport annuel de l’Observatoire 173 Climat–Assurance vie, publié en octobre 2018. « La multiplicité des intermédiaires et l’opacité de la chaîne d’investissement ne sont pas non plus favorables au changement, souligne François Bonnin, conseiller scientifique de L’Actuariel et directeur actuariat, finance et risques Mutavie/Macif. Cette intermédiation brouille la finalité des placements, alors que les épargnants ont aussi leur responsabilité et que nous aurions tout intérêt à leur expliquer qu’un placement responsable n’en est pas moins rentable à long terme, bien au contraire ! » Enfin, la réglementation qui pèse sur les banques et les assurances serait aussi un obstacle au questionnement. « On doit répondre à des exigences de plus en plus tatillonnes qui finissent par déresponsabiliser sans encadrer », ajoute François Bonnin. Dans ces conditions, difficile de remettre en cause la régulation simplement incitative de l’article 173. La Commission européenne a d’ailleurs également adopté une approche non contraignante dans son paquet législatif sur la finance durable…

Qui pour démarrer la ola ?

Dernier frein, qui accompagne cette fois tout changement de modèle radical : « Tout le monde a peur de bouger le premier et d’être perdant d’une concurrence de court terme pour avoir eu raison trop tôt », analyse François Bonnin. Un diagnostic que partage Fabrice Bonnifet, qui veut rester optimiste : « Les énergies fossiles étant encore extrêmement rentables, un seul ne peut pas lutter contre tous : il faut donc réfléchir sur le modèle de la ola. Au début, seuls vos voisins suivent le mouvement, mais ensuite ça se propage. » Le problème aujourd’hui, c’est de trouver celui qui va lancer ce mouvement…

« J’attends un grand patron du monde de la finance qui dise : “ Collectivement, on définit une stratégie pour progressivement sortir des énergies fossiles et concentrer nos efforts sur l’efficacité énergétique, parce que c’est une question éthique et morale, un point c’est tout ”. » Une question d’éthique dont s’est d’ailleurs déjà emparée l’opinion publique. Le risque de transition est aussi exposé au changement hautement imprévisible du comportement des consommateurs. « Le mouvement de mobilisation sur le climat monte en puissance et amplifie les menaces qui pèsent sur certaines activités. Le risque de transition, c’est de la nitroglycérine pour elles, analyse Anne-Catherine Husson-Traore. Les disruptions peuvent être très rapides et très violentes. Il est urgent de les anticiper. »

Black Rock ne doit pas penser autrement… Deux semaines après l’épisode du canular, le gestionnaire d’actifs a sorti un rapport au titre prometteur : « Sustainability: The future of investing ».

Notes et éclairages

  1. Toutes les indications de hausse des températures sont à horizon 2100.
  2. 5 trillions de dollars sur les 75 trillions de la capitalisation mondiale (et 500 Mds$ sur les 110 trillions du marché mondial des obligations. Source : « Who owns the world’s fossil fuels », de l’ONG Influence Map, décembre 2018.
  3. « Article 173-VI. Bilan du reporting climat après deux ans d’application », rapport couvrant 17 assureurs qui représentent plus de 90 % des encours.
  4. « Prise en compte par les émetteurs des attentes ESG-climat des sociétés de gestion et institutionnels », décembre 2018.

Lire la suite… Énergies fossiles : la finance broie toujours du noir