Publication : l'actuariel 32 - mars 2019

Transition climatique : le risque des actifs échoués

Juliette NOUEL

Mi-janvier, une lettre signée de Larry Fink, patron de Black Rock, a fait grand bruit. Le leader mondial de la gestion d’actifs y déclarait vouloir se désengager de l’industrie du charbon et exiger que le reste de ses actifs soit aligné sur l’Accord de Paris. Black Rock avait même créé un mini-site web pour détailler ces mesures. Des mesures certes nécessaires pour lutter contre le changement climatique, mais pas seulement… Le « risque de transition » vers une économie bas carbone justifiait également cette annonce, tant la dévalorisation des actifs liés aux énergies fossiles est à craindre. Sauf que… la lettre comme le site étaient des canulars imaginés par les activistes écologistes The Yes Men, qui ont réussi à piéger jusqu’au Financial Times.

Les stranded assets : une menace multiforme

L’objectif des Yes Men : pousser Larry Fink à combler le fossé entre ses appels à œuvrer pour le « bien commun » et ses placements toujours massifs dans les énergies fossiles. Black Rock n’est d’ailleurs pas une exception, loin de là : la finance continue à investir largement dans les industries du charbon, du pétrole et du gaz, et le hiatus entre discours et réalité est quasiment général (lire La finance broie toujours du noir, p. 22). Une situation a priori très instable au regard de la menace que représente le risque de transition.

Cette menace de voir ses actifs « s’échouer » – de l’expression anglaise stranded assets – est en effet multiforme. « Les causes peuvent toutefois se classer en quatre grandes catégories : une nouvelle réglementation, un changement des conditions de marché, une rupture technologique et, enfin, une atteinte à la réputation de l’entreprise » (voir Typologie des risques, p. 18), détaille Julie Evain, chargée de recherche finance et climat à I4CE (Institute for Climate Economics).

Des milliers de milliards de dollars potentiellement en jeu

Ensuite, les montants en jeu sont tout sauf négligeables. Carbon Tracker, think-tank britannique référent dans le domaine et inventeur de l’expression stranded assets, n’a cessé de vouloir en alerter les investisseurs. Dès 2011, un rapport intitulé « Unburnable Carbon » pose un principe simple : il y a un « budget carbone », c’est-à-dire une quantité maximale d’équivalent CO2 à émettre pour rester en deçà de 2 °C1. Toutes les énergies fossiles qui seront « brûlées » en dehors de ce budget (c’est-à-dire entre 60 et 80 % des réserves) risquent tôt ou tard de « s’échouer ». Depuis, le think-tank a publié nombre d’études aux intitulés plutôt alarmants.

Exemple, en 2015 : « The $2 trillion stranded assets danger zone: How fossil fuel firms risk destroying investor returns ». En 2018, il s’est interrogé sur le montant des stranded assets liés aux Capex (ou dépenses d’investissement supposées avoir une valeur positive dans le futur) pour soixante-douze compagnies de pétrole et de gaz. La réponse est dans le titre du rapport : « Mind the gap : The $1.6 trillion energy transition risk ». À noter : sur ces 1,6 trillion de dollars de dépenses potentiellement inutiles sur la période 2018-2025, 1,3 trillion concerneraient le pétrole.

De son côté, la société de conseil en investissement Kepler Chevreux chiffrait déjà en 2014 l’impact sur les entreprises si l’économie devait se baser sur un scénario à + 2 °C : « Nous estimons que l’industrie des énergies fossiles perdrait 28 trillions de dollars (en dollars constants 2012) de revenu brut sur les vingt prochaines années comparé à un scénario business as usual. »

L’industrie du pétrole représenterait plus de 19 trillions de ce total.

Un effet domino dévastateur

Pour les banques, le risque de transition prend surtout la forme d’un risque de crédit. Si l’on en croit Moody’s Investors Service, seize secteurs présentent un risque élevé ou très élevé face à un durcissement de la réglementation carbone. Réunis, ils comptent pour 3,7 trillions de dollars de dettes. Parmi eux, les industries productrices d’énergies fossiles bien sûr, mais aussi les compagnies aériennes, le transport maritime, les constructeurs automobiles ou encore la construction de bâtiments, selon son rapport « Global Heat Map » de septembre 2018. « Si les gouvernements cherchent à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, cela aurait un impact tangible – et dans certains cas disruptifs – sur certains secteurs… » signalent les auteurs. À noter que deux nouveaux secteurs font partie du classement en 2018 pour tout ce qui concerne les « risques environnementaux » : les gestionnaires d’actifs et les fonds de pension, avec un profil de risque bas.

Comme le pointe cette étude de Moody’s, les entreprises fortement émettrices de gaz à effet de serre ne sont donc pas – loin de là – les seules concernées. De fait, si les 300 plus grandes compagnies du secteur des énergies fossiles ne représentent qu’un peu moins de 7 % de la capitalisation mondiale2, leur brutale dévalorisation aurait, par effet domino, un potentiel dévastateur sur le reste de l’économie.

Pour rappel, pétrole, charbon et gaz représentent plus de 80 % de la consommation d’énergie primaire dans le monde et cette proportion n’a pas changé depuis des décennies, les énergies renouvelables ne venant que s’additionner aux fossiles, sans les remplacer.

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