Publication : L'actuariel Janvier 2019

Patrick Artus

Marjorie Cessac

L’actuariel : Quelle est votre analyse de l’économie américaine ?

Patrick Artus : Lorsqu’une économie arrive au plein emploi, les dirigeants cessent logiquement de mener des politiques stimulantes. Or Donald Trump, lui, continue. On appelle cette façon de faire la « théorie de la surchauffe ». Elle consiste à ramener sur le marché du travail des gens qui en étaient partis, et force les entreprises à être plus efficaces. Certains pensent que cette politique peut porter ses fruits. Pour l’heure, force est de constater que l’investissement est plutôt en train de ralentir et que la productivité ne s’est pas redressée. Il sera intéressant de faire un bilan d’ici un ou deux ans. Si Trump a raison, l’angle de vue des politiques économiques en sera changé. À moins que cela n’entraîne juste davantage d’inflation.

L’actuariel : Vous évoquez l’impact croissant du prix des matières premières sur l’inflation, mais comment percevez-vous l’idée de la finitude de certaines de ces ressources ?

Patrick Artus : En théorie, c’est vrai, reste à savoir à quel horizon : cinquante ans, cent ans ? On parle de pic pétrolier, alors que, dans les faits, c’est juste une question d’investissement. Les compagnies trouvent tous les ans plus de pétrole qu’elles n’en produisent. La contrainte est liée aux enjeux climatiques. Si l’on veut respecter les objectifs, il va nous falloir laisser sous terre 70 % de ce gaz et de ce pétrole. En revanche, l’eau reste, en termes de rareté, le problème majeur de la planète.

L’actuariel : Quelle est votre vision du risque climatique ?

Patrick Artus : Aujourd’hui, c’est une question de volonté politique. Le monde est sur une trajectoire de hausse des températures de 3,5 °C au moins sinon 4 et nous ne faisons pas grand-chose. En 2018, les émissions de CO2 ont mondialement augmenté de 1,5 % alors qu’il aurait fallu qu’elles baissent de 3 %. Personne ne respecte les engagements de Paris. Nous sommes déjà à 1,5 °C au niveau planétaire. L’objectif de 2 °C d’ici à 2100 paraît compromis. Avec un peu de chance, on tendra vers 2,5 °C, à condition de prendre des mesures draconiennes dès maintenant. Mais, si rien n’est fait, les 4 °C nous guettent et, à ce stade, personne ne maîtrise les conséquences, les-quelles seront sans doute épouvantables. On pensait y parvenir par les prix mais la mesure paraît difficile à faire passer.

L’actuariel : Et si la société n’était pas prête…

Patrick Artus : Alors on aura 4 °C de hausse de la température et plus de 10 mètres de hausse du niveau de la mer dans quatre-vingts ans. À ce stade, il faudrait des mesures fermes. Si on ne peut pas agir par le prix du CO2, il faut le faire par la réglementation et imposer à partir de 2020 des amendes colossales à ceux qui ont encore des chaudières au fioul, interdire le droit d’avoir une voiture qui ne soit pas électrique, etc. Sinon, c’est le dernier siècle de l’humanité.

L’actuariel : La « finance verte » peut-elle être une solution ?

Patrick Artus : Il y a la finance verte sur les marchés obligataires et du crédit. C’est bien mais ce qui est très puissant, ce sont les jeunes gérants d’actifs qui refusent de financer les activités polluantes. Cette finance se développe à toute allure, y compris dans les grandes maisons comme Natixis.

L’actuariel : Pensez-vous qu’il faille repenser le cycle économique à la lumière de ce risque ?

Patrick Artus : Nous travaillons sur deux scénarios principaux. Le premier est celui dans lequel on ne fait rien et où le réchauffement climatique détruit de la valeur. De nombreuses entreprises ont une valeur de loin inférieure à celle qu’elles prétendent avoir. Exemple : les assureurs, qui auront des catastrophes naturelles à ne plus savoir quoi en faire. L’autre est celui dans lequel on tient compte du climat et où on doit mettre à la casse des investissements. Exemple : une usine au charbon, qui ne vaudra plus rien dans la mesure où elle ne servira plus.

L’actuariel : En 2016, vous avez indiqué faire la différence entre les économistes et les prévisionnistes, et ajouté que « la prévision n’est pas intéressante ». Rediriez-vous la même chose ?

Patrick Artus : Oui, car ce qui est intéressant, ce sont les mécanismes, d’expliciter les hypothèses, ce sont les comportements, même politiques. Certes, nous faisons des prévisions chez Natixis. Mais je suis rarement interrogé dessus. Mon avis est surtout requis sur les points importants à surveiller.

L’actuariel : Vous disiez que « les modèles ne servent à rien parce qu’il est impossible de traiter les chocs structurels ». Sont-ils tous à mettre sur le même plan ? Faut-il y renoncer ?

Patrick Artus : Il y a deux types de modèles. D’abord, les modèles macroéconomiques, auxquels je ne crois plus, en raison de l’absence de stabilité dans le temps des comportements. Puis, d’autres techniques statistiques, plus pertinentes. Celles d’économétrie de panel, par exemple, au travers desquelles sont suivis les comportements d’un grand nombre d’individus.

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