Publication : l'actuariel 32 - mars 2019

Réformer la comptabilité, changer la gestion

De nombreuses entreprises prennent désormais en compte l’impact environnemental de leur activité, sans nécessairement ajuster leur modèle économique. Pour les scientifiques qui défendent une refonte totale des règles comptables, l’essentiel reste à faire.

Laure Bert

Les lignes bougent. Les entreprises prennent conscience de leurs responsabilités vis-à-vis de leur environnement, ou du moins du risque encouru à les ignorer. Pour accélérer ce mouvement et inciter les groupes à intégrer au cœur de leur activité la protection de la nature, des comptables, des économistes, des scientifiques… estiment qu’il est nécessaire de réformer les règles comptables. Certains d’entre eux défendent même une modification de l’ADN du capitalisme afin d’accorder au capital humain et au capital naturel le même statut que le capital financier. Ainsi, depuis l’après-guerre, ces professionnels, de moins en moins marginaux, planchent pour introduire dans les comptabilités nationales, et notamment dans la mesure de la croissance, la question de la gestion des ressources naturelles. Les actuaires, eux, restent à la marge. Pourtant, « ils ont un rôle à jouer dans ces réflexions autour de la comptabilité car, spécialistes de la modélisation et de la gestion des risques sur le long terme, ils peuvent contribuer à bâtir ces nouveaux modèles adaptés à la préservation de l’environnement, estime Pierre Thérond, conseiller scientifique de L’Actuariel, actuaire agrégé IA. Aujourd’hui, la profession a commencé à intervenir sur ces sujets par le biais des investissements des compagnies d’assurance et de la prévention ».

En 2010, l’économiste indien Pavan Sukhdev a ainsi remis un ambitieux rapport sur l’économie de la biodiversité, commandité par les ministres de l’Environnement du G8. S’appuyant sur une méthode développée par la Banque mondiale, il estimait les services rendus par la nature aux différentes activités économiques « à 23 500 milliards d’euros par an », soit la moitié du PIB mondial de l’époque. D’autres scientifiques estiment que la notion de prix en ce qui concerne la nature n’a aucun sens, à l’instar de Jacques Weber, du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), décédé il y a quatre ans. Ce dernier proposait alors, pour protéger la biodiversité, d’instaurer un système de taxation de toutes les consommations de nature : énergie, eau, ressources renouvelables et non renouvelables.

Un pendant microéconomique aux réflexions sur la croissance s’est ainsi développé à partir des années 1980 pour donner naissance à de multiples méthodes d’identification, d’évaluation, de gestion, de reporting… Si leur point commun est de mesurer les relations entre les entreprises et l’environnement, leurs ambitions diffèrent (voir encadré). Dans ce contexte, plusieurs organisations de poids comme la Biodiversity Platform, le Cambridge Natural Capital Impact Group ou encore la Natural Capital Coalition cherchent à organiser le partage des meilleures pratiques de mesure et à pousser à une certaine standardisation.

Des fondements philosophiques et idéologiques

« Le système comptable actuel a été inventé au XIVe siècle par des entrepreneurs qui voulaient s’assurer de pouvoir transmettre leur entreprise à leurs fils. À l’époque, cela avait un sens. Aujourd’hui, décider que seul le capital financier mérite d’être conservé est parfaitement inique », affirme le Français Jacques Richard, professeur émérite à l’université Paris-Dauphine et expert-comptable.

Aussi a-t-il inventé un modèle alternatif de comptabilité, intitulé Care : comptabilité adaptée au renouvellement de l’environnement. « On ne réalise pas toujours tous les présupposés idéologiques, philosophiques et moraux que porte un système comptable, explique-t-il. Mon système propose de mettre au passif des entreprises non plus un capital mais trois : capital financier, capital naturel et capital humain. » L’idée centrale est d’étendre le bilan et le compte de résultat classiques en considérant les êtres humains et les « entités » environnementales employés par l’entreprise comme un passif et non plus un actif ou une charge. Une telle logique permet d’appréhender l’usage des êtres humains et de la nature comme un emprunt qu’il est nécessaire de pouvoir « rembourser ». Leur maintien devient donc essentiel. Le modèle Care « n’attend pas la survenance des désastres ni même une hausse des températures pour enregistrer une charge : il le fait au moment où un événement arrive qui remet en cause la capacité ultérieure du fonctionnement du capital concerné », explique Jacques Richard.

Le modèle Care souffre toutefois de quelques limites, relève Michel Trommetter, directeur de recherche à l’Inra à Grenoble, dans une étude de 2015 pour le Commissariat général au développement durable : difficulté de qualifier la qualité du capital naturel, absence de prise en compte des interactions entre les acteurs et absence de prise en compte des incitations à investir en biodiversité.

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