Publication : L'actuariel Janvier 2019

Les français et l’argent. Je t’aime, moi non plus

Juliette Nouel

LES LIMITES DES STRATÉGIES NATIONALES

Attention pourtant, si les Français sont encouragés à placer leurs économies, ils ne le sont en aucun cas à prendre des risques. « Il y a un schéma typiquement français où l’État a toujours pris en charge et garanti la valeur nominale de la monnaie, rappelle Patrice Baubeau. Ce n’est pas tout : l’épargne réglementée (Livret A, LDDS et PEL notamment), l’assurance-vie et l’immobilier ont toujours bénéficié d’incitations fiscales particulières. » Résultat : une distorsion de concurrence organisée par les institutions, en défaveur de l’investissement en actions. De quoi remettre en question cette « aversion au risque » dont les Français seraient affectés comme d’une maladie. « Cette aversion ne peut se comprendre sans tenir compte des spécificités de l’épargne en France, complète Alain Tourdjman. La double protection par les taux et la fiscalité dont ont joui les livrets, l’épargne logement ou l’assurance-vie n’ont guère incité à se confronter au risque, les arbitrages pouvant raisonnablement se limiter au couple taux-durée, par opposition au triptyque traditionnel taux-durée-risque. »

D’où l’échec de l’État, dans les années 1960, pour tenter de rapprocher l’épargne des circuits de l’économie. « En outre, la France était un pays très inflationniste jusque dans les années 1980. Même avec le PEA, outil grand public pour investir en Bourse, les Français n’ont pas vu l’intérêt de quitter le confort de l’épargne réglementée », indique Olivier Feiertag, professeur d’histoire économique à l’université de Rouen. Dans ces conditions, le faible niveau d’éducation financière des Français ne semble guère étonnant. « Pourquoi chercheraient-ils à en savoir plus sur un sujet qui ne les concerne que très peu ? La stratégie nationale d’éducation financière lancée par le gouvernement en 2016 pourrait donc prendre un peu de temps avant d’avoir des résultats », note Olivier Feiertag. Effectivement, il y a du travail… Seuls 35 % des Français se déclarent optimistes en matière d’épargne, loin derrière la moyenne européenne, qui grimpe à 49 % (BlackRock, Global Investor Pulse 2017). Par ailleurs, la France se classe à la dernière place dans la compréhension des concepts financiers, derrière l’Italie et le Portugal, selon l’étude Allianz « Argent, culture financière et risques à l’ère digitale », publiée début 2017. Toutefois, les autres pays n’ont pas de quoi pavoiser non plus : « Le niveau de connaissances des Européens est inquiétant », note l’étude d’Allianz : seules 28 % des personnes interrogées comprennent par exemple le concept de diversification des risques.

Ultra-protégés voire déresponsabilisés, les épargnants français n’ont donc jamais eu à se confronter à l’univers du risque propre aux marchés. Cette particularité n’est pas le seul fait des institutions monétaires. Le modèle français de protection sociale contribue également à éloigner ses bénéficiaires des inquiétudes liées au financement de la retraite, de la maladie et de l’éducation. Ainsi, 50 % des Français considèrent que l’État est responsable du revenu qu’ils toucheront à la retraite, soit la plus forte proportion enregistrée en Europe (BlackRock). « Avec de telles assurances, on peut même s’étonner que les Français aient toujours été de si bons épargnants », remarque Jeanne Lazarus. Sauf que, toutes les enquêtes le montrent, ce paradigme de l’État providence s’effrite d’année en année, et ce délitement va de pair avec une montée quasi irrationnelle du pessimisme. Le rapport « Lignes de faille », réalisé par France Stratégie fin 2016, est particulièrement révélateur de cette tendance. Son grand intérêt : comparer les réponses des Français à la réalité des chiffres sur six thèmes, dont « riches et pauvres », « ascension sociale et déclin » ou encore « emploi et chômage ». Résultat : « Dans chaque domaine, nous avons rencontré un même hiatus entre, d’un côté, des perceptions ou des représentations collectives particulièrement sombres, et, de l’autre, des chiffres qui, pour être souvent insatisfaisants, ne justifient pas à eux seuls une telle noirceur. L’écart entre perceptions et chiffres est à la fois quasi général et considérable », commente Jean Pisani-Ferry, qui était alors commissaire général de France Stratégie. Exemple ? Neuf Français sur dix se montrent personnellement préoccupés par la pauvreté, et un sur trois se sent directement concerné par le risque de devenir pauvre dans les cinq prochaines années. Un record par rapport à tous les autres Européens, alors que le taux de pauvreté reste moins important en France que dans la plupart des autres pays. « C’est un fait : les Français portent sur eux-mêmes un regard excessivement noir, et sont exceptionnellement pessimistes quant à l’avenir », conclut Jean Pisani-Ferry. Or, pour France Stratégie, c’est bien la perte de confiance en nos institutions qui est à la racine du problème : de statut très divers (entreprises, services publics, école, assurances sociales, État régalien, démocratie représentative), nos institutions collectives « sont aujourd’hui à la peine, incertaines de leur rôle, et parfois en échec ». Elles créent des divisions d’autant plus douloureuses que l’histoire de la France est « attachée à l’idéal d’une communauté nationale unitaire, d’une République indivisible. (…) C’est donc notre contrat social qui est en cause ».

Lire la suite…