Publication : L'actuariel Janvier 2019

Les français et l’argent. Je t’aime, moi non plus

Juliette Nouel

L’ÉTAT AUX ORIGINES DE L’ÉPARGNE

« Il n’y a pas d’explications uniquement culturelles qui soient vraiment valables », renchérit Patrice Baubeau, historien de l’économie et maître de conférences à l’université Paris-Nanterre. C’est un peu facile et c’est faire fi de toute l’action de l’État pour orienter le comportement des Français. » Une action qui ne date pas d’hier, puisqu’elle remonte à avant la Révolution. « La première initiative de l’État a été d’inciter le peuple à faire des économies, indique Jeanne Lazarus, sociologue et chargée de recherche au CNRS3. Cela exigeait d’abord de séculariser les pratiques économiques et de considérer que le futur pouvait faire l’objet de calculs : pour que l’épargne populaire se mette en place, les financiers de l’époque ont dû mettre fin à la rivalité avec la Providence. Auparavant, seul Dieu pouvait décider de l’avenir des hommes. Faire de l’épargne une règle de l’économie domestique, c’était enfin autoriser les hommes à planifier le futur. Cette laïcisation du lien à l’argent a également permis de dissocier l’acte d’épargner de l’idée d’avarice, condamnée par l’Église. » En 1755, l’article sur l’épargne de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert témoigne de cette démarche par ailleurs tout à fait intéressée. Son auteur, Joachim Faiguet de Villeneuve, était en effet l’un des inspirateurs de la Caisse d’épargne. « Faiguet et les financiers de l’époque avaient la volonté politique d’associer l’épargne populaire au crédit public. Avec eux, l’épargne acquiert sa dimension financière et devient une affaire d’État », poursuit Jeanne Lazarus. Faiguet ne ménage pas ses efforts pour rallier à sa cause : « Il n’est peut-être pas de peuple aujourd’hui moins amateur ni moins au fait de l’épargne que les Français ; et en conséquence, il n’en est guère de plus agité et de plus exposé aux chagrins et aux misères de la vie. » Il faut attendre la monarchie de Juillet et le Second Empire pour que les institutions d’épargne et de prévoyance s’installent vraiment, et surtout la IIIe République pour que la « propagande » prenne une nouvelle dimension. « Les instituteurs faisaient ouvrir des livrets de Caisse d’épargne aux enfants, qu’ils remplissaient centime après centime. Les exercices de mathématiques étaient souvent centrés sur les taux d’intérêt et les économies », précise Jeanne Lazarus.

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