Publication : L'actuariel Juin 2018

Les heures sombres de la transition énergétique

Juliette Nouel

LE COÛT ÉNERGÉTIQUE DE LA TRANSITION, LA GRANDE INCONNUE

Si les scénarios de la transition ne prennent pas en compte l’EROI de chaque technologie prise séparément, ils oublient également une dimension encore plus décisive : le coût énergétique global de la transition elle-même. « Pour l’établir, il faut d’abord calculer l’énergie consommée pour la mise en œuvre de chaque technologie depuis sa source jusqu’à son usage par le consommateur », explique Sandra Bouneau, enseignante-chercheuse à l’ Institut de physique nucléaire d’Orsay (Ipno). Cet EROI « étendu » comprend non seulement l’énergie nécessaire pour la construction de nouvelles installations et leur remplacement en fin de vie, mais également l’énergie employée pour les procédés de transformation de l’énergie elle-même, pour son transport jusqu’au point d’utilisation (ligne à haute tension, réseau de chaleur), ainsi que pour son stockage si besoin. « Nous cherchons à quantifier cette énergie dite “grise” parce que cachée, tout en distinguant les besoins spécifiques en électricité, en chaleur et en carburant. Ces résultats seront pondérés en fonction du mix propre à chaque scénario et détermineront ainsi l’énergie nette, c’est-à-dire celle qui sera finalement disponible pour les différents secteurs économiques pendant et après la transition », détaille Sandra Bouneau. Un travail colossal de collecte de données à partir de sources très hétérogènes et parfois contradictoires… L’équipe de l’Ipno couplera ensuite « cette analyse de la réalité physique de la transition à des modèles économiques, en y associant par exemple un prix pour chaque type de source énergétique, le but étant d’évaluer l’impact sur l’économie des modèles de transition proposés par les scénarios ».

« Les recherches dans ce domaine sont essentielles car, d’après nos estimations réalisées sur les données des États-Unis, un EROI en dessous de 11 au niveau primaire ne permet plus de croissance économique dans un pays développé, soulignent Victor Court et Florian Fizaine. Nous devons donc en savoir plus sur le risque d’une “falaise énergétique nette”, c’est-à-dire le moment où il ne reste plus d’énergie nette disponible pour faire autre chose qu’extraire de l’énergie. »

DES INITIATIVES POUR PLUS DE COHÉRENCE

Les lacunes des scénarios ne concernent pas que les questions d’approvisionnement énergétique pur et dur. Emplois, formations, ou encore acceptabilité par la population de l’installation massive d’éoliennes ou de panneaux… nombre d’impacts sont aussi négligés et notamment l’impact environnemental (lire p. 28). Pour toutes ces raisons, le think tank The Shift Project sortira à la fin de l’année un référentiel méthodologique qui décrira ce qu’un scénario cohérent devrait être, avec une grille d’analyse synthétique à l’appui. « Cela permettra de faire des comparaisons mais aussi de participer à la diffusion des bonnes pratiques », explique Nicolas Raillard. En mars, la Cour des comptes a fait une proposition allant dans le même sens : la création d’un comité pérenne pour réaliser la synthèse de travaux réalisés par les différents opérateurs et structures intervenant dans le champ des EnR et la mise en place d’un vrai pilotage stratégique de la transition. Parions que les débats ne sont pas terminés. Et que, tôt ou tard, la question d’une baisse radicale de la consommation sera posée dans tous les scénarios.

Dossier réalisé par Juliette Nouel