Publication : L'actuariel Juin 2018

Les heures sombres de la transition énergétique

Juliette Nouel

Comble des paradoxes, la transition énergétique pourrait bien manquer d’énergie… Non seulement pour assurer la marche du monde une fois les énergies fossiles abandonnées, mais aussi pour parvenir à alimenter les nouveaux modes de production de cette énergie. Plongée dans l’arène des débats.

Dix millions de dollars, c’est la somme que Mark Jacobson, professeur d’ingénierie environnementale à l’université de Stanford, a réclamée pour diffamation à Christopher Clack, mathématicien et ancien chercheur à l’université du Colorado. La raison : dans le journal de la National Academy of Sciences, Clack a remis en cause la validité du scénario Wind, Water and Sun de Jacobson, qui démontre la possibilité d’un monde 100 % EnR (énergies renouvelables). Pour Clack, les capacités de stockage de l’énergie telles que décrites sont notoirement insuffisantes. Conflit isolé ? Oui, quant à sa judiciarisation, loin de là quant à son sujet. À l’intérieur ou hors des murs des universités, la transition énergétique est un immense chantier de discussions. Amateurs de consensus, s’abstenir : toutes les conditions de sa mise en œuvre font débat, voire polémique.

Il y a juste un point sur lequel tout le monde s’accorde : le gigantisme du défi. Les énergies fossiles fournissent plus de 80 % de la production d’énergie primaire mondiale ; l’eau, le solaire et le vent uniquement 5 %, la biomasse 10 %. Reste 5 % pour le nucléaire. Côté consommation d’énergie finale, ce n’est guère mieux : l’électricité, principal vecteur d’énergie de la transition, ne représente que 20 % du total mondial, et un quart seulement de cette électricité est produite par des énergies renouvelables… Enfin, les besoins ne cessent d’augmenter : la consommation d’énergie primaire a été multipliée par 7 en 70 ans, pour atteindre près de 14 000 millions de tonnes-équivalent pétrole par an aujourd’hui.

Devant ces chiffres vertigineux, la pénurie d’énergie une fois la transition réalisée est bien la première hantise de ceux qui se penchent sur ce casse-tête. « Le problème, c’est que, pour réussir la transition, il va falloir réaliser des transferts d’usage massifs vers les EnR. C’est envisageable pour le transport routier ou le chauffage, mais cela paraît quasi impossible pour l’aéronautique de masse et pour quantité de procédés industriels », indique Nicolas Raillard, du think tank The Shift Project. À cela s’ajoute une problématique majeure liée à la nature des EnR électriques : la gestion de leur intermittence et donc du stockage de l’énergie. Actuellement, seule l’hydro-électricité est capable d’assurer ce stockage à grande échelle, grâce aux stations de transfert d’énergie par pompage (STEP). Mais cela implique une déperdition énergétique de 20 %. En outre, difficile de construire des barrages partout, pour des raisons d’impact social et environnemental, mais aussi de manque d’eau lié à la hausse des températures.

QUELLES ÉNERGIES (AD)METTRE DANS LE MIX ? 

Une solution pour réduire la menace d’une pénurie hors fossiles et hors nucléaire serait bien sûr de réduire la demande. Mais attention, pour passer à 100 % d’EnR, le régime est drastique : les scénarios des ONG Greenpeace ou NégaWatt préconisent une baisse de notre consommation d’énergie primaire de plus de 60 %. Autant dire que cette option ne fait pas l’unanimité. Pour Bertrand Cassoret, auteur du livre Transition énergétique. Ces vérités qui dérangent (éd. Deboek supérieur, 2018), « les changements nécessaires impliquent une baisse de niveau de vie si importante qu’il est probable qu’il faille les imposer par la force ». Arrive donc très vite sur la table des négociations le nucléaire, qui n’est pas une énergie fossile mais pas non plus une énergie renouvelable. Le recours au nucléaire décroche la palme d’or des polémiques en la matière, parce qu’il s’agit d’une énergie à la fois quasiment décarbonée et potentiellement très dangereuse. Le gaz cherche aussi à trouver sa place, comme énergie de la transition, avant la mise en place d’un système énergétique basé sur les EnR. Là encore, les critiques fusent car le gaz émet certes deux fois moins de CO2 que le charbon, mais les fuites de méthane durant les procédés de fabrication et de transport sont redoutables, le méthane étant un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2. Enfin, même du « nouveau » pétrole semble aujourd’hui nécessaire pour éviter les pannes énergétiques selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie). Début mars dernier, son directeur exécutif a en effet appelé à une reprise des investissements dans le secteur pétrolier afin de garantir l’approvisionnement mondial après 2020…

Derrière ces polémiques classiques qui divisent depuis longtemps les spécialistes du secteur, une question pointe : ne sommes-nous pas en train de passer complètement à côté d’autres obstacles à notre approvisionnement énergétique ? Des obstacles tout aussi préoccupants, si ce n’est plus… Il suffit pour s’en convaincre de regarder les scénarios de planification produits par des acteurs de toutes sortes. Citons, parmi les plus influents, ceux de l’AIE, du World Energy Council, des ONG Greenpeace et WWF au niveau mondial ; ceux de l’European Climate Foundation et de la Commission européenne, au niveau européen ; ceux de RTE, de l’Ademe ou encore de l’association NégaWatt au niveau hexagonal. « Tous ces scénarios ont pour objectif de proposer un monde cohérent tant pour la production que pour la consommation d’énergie. Ils ont un rôle essentiel car ce sont eux qui guident les politiques publiques et les investissements privés », explique Nicolas Raillard. Or un premier constat s’impose : personne ne parle de la même chose ! « Qu’il s’agisse des cibles, des objectifs, des approches, des périmètres géographiques, temporels, sectoriels, des impacts envisagés ou des modèles utilisés, aucun des auteurs de scénario ne suit les mêmes règles. » Le deuxième constat est tout aussi troublant au regard de l’urgence climatique : il y a des pans entiers de la transition énergétique qui ne sont que partiellement abordés, quand ils ne sont pas totalement omis.

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