Publication : L'actuariel Octobre 2018

Effondrement, faut-il ouvrir le débat ?

Juliette Nouel

L’IMPOSSIBLE RENONCEMENT 

Conscients de cet écueil et en ligne avec les travaux de Meadows, certains scientifiques refusent pourtant de baisser les bras. Une alliance européenne d’universités, d’industriels et de centres de recherche, portée en particulier par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), travaille ainsi sur un projet baptisé Sunrise. Actuellement en appel d’offres auprès de la Commission européenne, Sunrise tente de décrocher un budget de 1 milliard d’euros sur dix ans : « Il s’agit de produire des composés chimiques de base et des carburants à partir de l’énergie solaire et des gaz de l’atmosphère (dont le CO2), souligne Hervé Bercegol, physicien au CEA. Des solutions académiques existent pour fournir des produits utiles avec un très haut rendement et des matières premières abondantes, mais le temps presse pour rendre les technologies compétitives. » Or un projet d’une telle ampleur ne peut démarrer qu’à une condition, « celle que l’Europe et les États soutiennent la recherche académique et la R&D industrielle. La recherche appliquée de longue haleine manque de fonds sur tous ces sujets ».

Enfin, le débat sur l’effondrement est victime d’un frein psychologique auquel personne n’échappe vraiment : « Parler d’effondrement ouvre une perspective qui dépasse l’esprit humain, explique Petros Chatzimpiros, socio-écologue à l’université Paris Diderot et chercheur au Lied. Dans la vie courante, on trouve toujours des solutions, sauf quand il s’agit de mourir, mais on n’y pense pas tous les jours et on continue malgré tout à se projeter. Ainsi, même si on est certain que tout va s’effondrer en raison des impacts du progrès sur la planète, on ne peut pas s’empêcher de continuer à faire confiance… au progrès. » Un paradoxe déjà évoqué par l’écrivain Francis Scott Fitzgerald : « On devrait (…) pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant tout faire pour essayer de les changer. »

Notes et éclairages

1. L’Ipag est l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble. L’équipe Steep (Soutenabilité, territoires, environnement, économie et politique) dépend de l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique).
2. Steep, voir note 1.
3. In « Bienvenue dans un monde fini », conférence faite à l’Ademe le 13 avril 2018, disponible sur YouTube
4. La première loi indique que l’énergie ne peut pas être créée mais uniquement transformée. La seconde précise que les transformations de l’énergie ou de la matière ne se font jamais sans dégradation ni perte.
5. Ecological Economics, vol. 147, mai 2018, pages 383-398,  https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0921800916309569

Sur le thème de l’effondrement
The Collapse of Complex Societies, de Joseph Tainter (1988) ; Collapse, de Jared Diamond (2005) ; World on the Edge, de Lester Brown (2010) ; The Five Stages of Collapse, de Dmitry Orlov (2013) ; Can a Collapse of Global Civilization Be Avoided?, de Paul et Anne Ehrlich (2013) ; Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015) ; la web-série Next, de Clément Montfort.

En bref
Pour les scientifiques, le mécanisme d’un effondrement biophysique se déroule en 4 phases :
1)    croissance physique ;
2)    dépassement des capacités naturelles ;
3)    retard dans la réaction ;
4)    érosion des capacités. Il aboutit alors à une situation dans laquelle « les besoins de base (eau, alimentation, logement…) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi », selon Yves Cochet, de l’institut Momentum.

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