Publication : L'actuariel Octobre 2018

Effondrement, faut-il ouvrir le débat ?

Juliette Nouel

INTRODUIRE LES LOIS DE LA PHYSIQUE DANS L’ÉCONOMIE 

En toute logique, l’absence de débat de fond contribue en effet à ce que rien ne bouge. Pour Jean-Marc Jancovici, fondateur du cabinet de conseil Carbone 4 et auteur d’un site de référence sur les questions d’énergie et de climat, « l’asymétrie de moyens entre compter ce que Jean-Baptiste Say a dit de compter et compter le monde physique dont on dépend est absolument massive³ ». Gaël Giraud, chef économiste à l’Agence française de développement (AFD), fait le même constat : le discours des économistes « fait tomber de leur chaise les physiciens, pose-t-il dans une interview sur Présages, un site de podcast spécialisé sur l’effondrement. Et l’une des raisons pour lesquelles nous arrivons à raconter autant de bêtises, nous les économistes, c’est que nous avons des modèles qui n’ont pas grand-chose à voir avec le monde réel, dans lesquels il n’y a pas d’énergie, pas de matière, il n’y a que des dollars, ou des unités monétaires, qui permettent de mesurer à la fois du capital et du travail ».

Principaux « oublis » de l’économie orthodoxe selon Christophe Goupil ? Premièrement : le rôle central de l’énergie, alors que les courbes mondiales de l’augmentation du PIB et de la consommation d’énergie primaire suivent deux trajectoires quasiment superposées. Deuxièmement : les deux lois de la thermodynamique4, que « tous les modèles néoclassiques violent allègrement », souligne Gaël Giraud dans le même podcast.

Pour dépasser ces antagonismes et faire évoluer une économie pensée hors sol et hors temps, l’AFD, le Lied et l’Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) mettent actuellement au point un nouveau programme qui combine macro-économie, thermodynamique et climat : « Il s’agit de coupler des modèles macroéconomiques standards à un monde physique soumis aux limites des ressources et du recyclage, explique Christophe Goupil. Ce modèle écophysique introduit naturellement la question du temps, puisqu’à la longue les ressources naturelles diminuent. Le modèle prend donc bien en compte le principe d’entropie physique. » La dynamique des échanges tient en particulier compte du rôle central des dettes privées et s’inspire d’un article (« Coping with Collapse ») de Gaël Giraud, récemment paru dans le journal Ecological Economics5. Cette modélisation intéressa-t-elle les actuaires ? « Aujourd’hui, le risque d’effondrement n’est pas un sujet, indique l’un d’entre eux, qui souhaite garder l’anonymat. Nous travaillons sur des perspectives nettement plus court-termistes. Et comme un effondrement toucherait tout le monde par définition, personne ne sent individuellement responsable. Ce n’est pas très glorieux. »

Si jusqu’à ce jour la majorité des économistes est donc passée à côté du débat, les scientifiques alertant sur le risque d’effondrement font face à un argument majeur d’un tout autre ordre : l’inventivité de l’espèce humaine. Ne sommes-nous pas en route vers le transhumanisme ? L’intelligence artificielle n’est-elle pas la preuve qu’une nouvelle ère s’annonce ? Bref, l’innovation sauvera le monde et l’humanité s’en sortira… parce qu’elle s’en est toujours sortie. La confiance dans le potentiel salvateur des technologies est telle chez les progressistes que, là encore, le débat tombe bien souvent dans la caricature. Ainsi, le statisticien Bjorn Lomborg et le mathématicien Olivier Rubin suggèrent tout bonnement de jeter The Limits to Growth dans « la poubelle de l’histoire ». Mais ces critiques semblent ignorer un point essentiel : « En 2004, l’équipe de Meadows a également produit un scénario baptisé Super Techno, où les avancées technologiques sont prises en compte et même de façon assez optimiste, indique Emmanuel Prados. Dans ce cas, l’effondrement n’est pas évité, mais seulement retardé d’une ou deux décennies. Car les progressistes surévaluent la possibilité de substitution des ressources naturelles par la technologie et sous-évaluent les effets systémiques et les effets rebonds. » Les optimistes ne seraient-ils que des pessimistes en manque (ou en déni) d’informations ?

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