Publication : L'actuariel Octobre 2018

Effondrement, faut-il ouvrir le débat ?

Juliette Nouel

UN RAPPORT CHOC SANS EFFET SUR LE CLOISONNEMENT DES EXPERTS 

Tiré à 30 millions d’exemplaires, traduit dans 32 langues et réactualisé deux fois (en 1990 et 2004) The Limits to Growth n’a pourtant eu aucun impact sur la mise en place de politiques publiques efficaces. « Alors que les décennies passent, presque tous les indicateurs sur la soutenabilité des écosystèmes ont viré au rouge, remarque Emmanuel Prados, mathématicien et responsable de l’équipe Steep². La plupart des gens continuent de ne considérer qu’un aspect des problèmes. D’où la nécessité de décloisonner les approches et d’aborder ce risque de façon transdisciplinaire. De fait, vous ne trouverez pas un scientifique ayant une vision globale des interactions économiques et écologiques pour vous dire qu’on ne fonce pas dans le mur. » Soit. Mais alors, comment expliquer, malgré la notoriété de The Limits to Growth, que le risque d’effondrement systémique n’ait pas été pris en compte ? Y a-t-il de solides arguments qui puissent justifier l’inaction ?

DÉBAT AVORTÉ

« Le problème, c’est que, jusqu’ici, le débat n’a jamais réellement eu lieu avec les économistes dits “orthodoxes”, autrement dit la très grande majorité des économistes, qui considèrent la croissance du PIB comme le pilier incontournable de toute politique publique », indique Christophe Goupil, professeur de physique à l’université Paris Diderot et chercheur au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain (Lied). Un constat dont les racines sont lointaines. La célèbre phrase de Jean-Baptiste Say dans son Traité d’économie politique (1803) résume la problématique : « Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques. » Sans le savoir, Jean-Baptiste Say ouvre un conflit qui va durer plus de deux siècles : d’un côté les « sciences économiques », qui considèrent la nature hors de leur radar ; de l’autre, l’ensemble des sciences qui étudient les lois de la nature et, en première ligne, les physiciens. En 1974, lors de la remise de son prix Nobel d’économie, Friedrich Hayek s’inscrit dans la même lignée. S’en prenant au travail de l’équipe de Meadows, il dénonce « l’immense publicité donnée récemment par les médias à un rapport qui se prononçait au nom de la science sur les limites de la croissance ». Hayek accuse également ces mêmes médias d’avoir passé sous silence la « critique dévastatrice de ce rapport par des experts compétents », c’est-à-dire des économistes. Au final, les seules attaques faites par des économistes contre The Limits to Growth le seront sur le mode de l’incompréhension…

Un exemple ? L’effondrement ne s’étant toujours pas produit et le pic pétrolier n’ayant pas été dépassé en 2000, tout le modèle est donc invalide. « Cet argument relève d’une grave méconnaissance du rapport, qui n’a rien prédit du tout. Ses auteurs ont même été très prudents et n’ont cessé de répéter qu’ils ne pouvaient pas donner de date », répond Emmanuel Prados. Ironie de l’affaire, malgré la grande précaution de The Limits to Growth, il semblerait que ses hypothèses puissent servir de base à des projections pertinentes. En 2000, Matthew Simmons, à la tête de l’une des plus importantes banques d’investissement pétrolier, a écrit un article intitulé « Could the Club of Rome have been correct, after all? », qui a fait grand bruit : il y accréditait les conclusions de World 3, notamment sur les conséquences de la pollution. En 2008 puis en 2012, le physicien australien Graham Turner s’est également penché sur les courbes de l’équipe de Meadows en les comparant avec des données historiques mises à jour. Résultat : sur la douzaine de scénarios proposés par le rapport en 1972, la comparaison « ne correspond fortement qu’au seul scénario business-as-usual, qui produit un effondrement de l’économie mondiale et de l’environnement ». Et Graham Turner de conclure que nous avons gaspillé les dernières décennies et que « se préparer à un effondrement mondial pourrait être encore plus important que de chercher à l’éviter ».

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