Publication : l'actuariel 33 - Juin 2019

Entretien avec Branko Milanovic

Ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Professeur à la City University of New York (CUNY), Branko Milanovic met en lumière les défis politiques de nos sociétés à travers l’analyse des inégalités mondiales

Coralie BAUMARD

L’actuariel : Pourquoi avoir décidé de vous intéresser aux inégalités au niveau mondial ?

Branko Milanovic : Se pencher sur les inégalités mondiales, c’est se pencher sur l’histoire économique du monde. Leurs évolutions reflètent l’émergence, la stagnation et le déclin économique de certains pays, et, à l’échelle nationale, elles témoignent du passage d’un système social ou d’un régime politique à un autre et nous permettent de voir à quel point le monde a changé. Je travaillais sur les inégalités depuis longtemps lorsque j’ai choisi de travailler avec un prisme mondial. Dans les années 1990, j’étais économiste en chef de la Banque mondiale et j’ai réalisé que nous disposions d’un nombre incroyable d’enquêtes sur les revenus des ménages. Seule la Banque mondiale donnait accès aux données de certains pays comme la Birmanie, le Nigeria, le Soudan ou l’Algérie, et c’est encore le cas aujourd’hui… En les assemblant, j’ai pu observer le monde comme s’il s’agissait d’un seul pays ! Penser d’une manière très globale était absolument nouveau à l’époque.

L’actuariel : Leur étude à l’échelle mondiale est-elle aujourd’hui une nécessité ?

Branko Milanovic : C’est indispensable pour plusieurs raisons. Premièrement, nous pensons de manière plus globale que par le passé. Certes, notre intérêt principal reste l’État nation – ce qui arrive au sein de notre pays –, mais la mondialisation nous sensibilise de plus en plus aux événements extérieurs. Deuxièmement, elle a de nombreux effets au niveau national (niveaux de revenus, perspectives d’emploi, etc.) et de nombreux enjeux mondiaux font aujourd’hui l’objet d’un traitement politique national. La mondialisation a changé la vision des études économiques et de questions telles que l’immigration.

L’actuariel : Pourquoi la question de l’immigration est-elle si importante ?

Branko Milanovic : Il est impossible de séparer migration et mondialisation, et donc totalement absurde de considérer l’immigration comme un problème spécifique. Par exemple, si un capital investi en France vous procure une rentabilité de 3 % mais que, placé en Chine, il vous rapporte 35 %… vous investirez, bien sûr, en Chine. Et nous considérons cela comme absolument normal car nous évoluons dans un monde de capital libre. La logique est évidemment la même pour un travailleur. La mondialisation, c’est aussi la connaissance de l’autre et des différences de revenus proposés dans le monde. Imaginez : vous gagnez 100 euros par mois en Afrique et vous avez la possibilité d’accéder à un salaire de 1 000 ou 2 000 euros par mois en Europe. Qu’allez-vous faire ? Vous serez évidemment tenté d’immigrer. Nous vivons dans un monde où les revenus d’une personne sont éminemment liés à l’endroit où elle vit, ou plutôt au hasard de sa naissance. Il en résulte ce que j’appelle une « prime de citoyenneté » pour ceux qui sont nés aux bons endroits (les pays riches) et une « pénalité de citoyenneté » pour les autres. Les conséquences sont très importantes en matière de migrations. Dans mon livre, j’évalue empiriquement cette prime – c’est en réalité une rente – en m’appuyant sur des données microéconomiques.

L’actuariel : De nombreux pays profitent de la mondialisation mais redoutent les vagues d’immigration…

Branko Milanovic : En effet. Là encore, il faut comprendre que le mouvement libre des facteurs de production est la définition même de la mondialisation. Il y a quelques différences entre les mouvements des peuples et les mouvements du capital, mais elles ne sont pas si déterminantes. Certes, quand les hommes  migrent, ils apportent avec eux leur culture, leur religion, leur comportement, etc., ce que le capital n’apporte pas, mais je pense qu’il faut accepter ces différences. Je comprends très bien que certains souhaitent préserver les éléments culturels leur tenant à coeur. Mais il faut se rendre compte que c’est aussi une façon de limiter la mondialisation. À mon sens, il est absurde d’être en faveur de la mondialisation et contre l’immigration, les deux mouvements sont indissociables.

L’actuariel : La courbe de l’éléphant est le symbole de votre travail. Que montre-t-elle ?

Branko Milanovic : À un premier niveau, elle montre qu’il existe des gagnants et des perdants de la mondialisation (lire encadré p. 35). À un second niveau, elle pose la question de la causalité. Les gagnants sont-ils des gagnants parce qu’il y a des perdants ? Pouvons-nous avoir une mondialisation où tout le monde gagne ? Si cette vague de mondialisation freine la croissance des revenus des classes moyennes du monde riche, quel sera le résultat de la prochaine vague impliquant des pays encore plus pauvres et plus peuplés ? Troisièmement, la courbe donne une indication très claire des deux directions possibles de la politique économique des pays occidentaux si leurs gouvernements souhaitent protéger les revenus de la classe moyenne. La première politique va à l’encontre de la mondialisation, elle voudrait la renverser et changer les règles du jeu en décélérant la croissance de la Chine pour favoriser les classes moyennes occidentales. L’autre alternative est une réduction des inégalités au niveau national par la mise en place d’une politique de redistribution : la croissance des revenus des 1 % les plus riches serait alors moindre que celle des revenus de la classe moyenne.

L’actuariel : Qui sont les gagnants et les perdants ?

Branko Milanovic : Si tous les groupes économiques ont profité de la mondialisation, il est frappant de constater qu’il n’y a pas d’égalité dans le montant ou dans le pourcentage gagné. L’examen des gains relatifs des revenus réels des ménages au sein de la distribution mondiale des revenus permet d’identifier certains groupes ou pays qui ont beaucoup gagné et d’autres très peu. Le principal bénéficiaire est la classe moyenne issue de pays émergents d’Asie, essentiellement en Chine mais aussi en Inde, au Vietnam et en Indonésie. Leurs revenus ont doublé voire triplé. Les 1 % les plus riches du monde font également partie des gagnants, même si leur situation s’est assombrie après la crise financière. Parmi les perdants, se trouvent les classes moyennes des pays développés, qui ont très peu profité de la mondialisation. Cela explique le malaise constaté partout en Occident et qui entraîne des changements politiques très importants.

L’actuariel : Face à la montée des inégalités en Occident, vous proposez une évolution de la théorie de Simon Kuznets. Pouvez-vous l’expliquer ?

Branko Milanovic : Simon Kuznets a formulé une théorie majeure de l’économie des inégalités dans les années 1950. Elle avance que, à mesure que les pays s’industrialisent et que, dans chacun d’eux, le revenu moyen s’élève, les inégalités augmentent avant de reculer dans un second temps. Après la première révolution industrielle, Kuznets constatait une accentuation des inégalités avant qu’elles ne soient réduites notamment grâce à la démocratisation de l’éducation, au recul de la part des revenus du patrimoine dans le revenu total des ménages et à des changements institutionnels conséquents comme l’État social. La théorie semble très réaliste jusqu’aux années 1980. Nous observons alors une nouvelle hausse des inégalités dans les pays occidentaux, due à une nouvelle révolution technologique et à la mondialisation. Selon Kuznets, cette augmentation des inégalités n’aurait pas dû avoir lieu. Avait-il tort ou n’avait-il pas anticipé que les conditions favorables à l’augmentation des inégalités qu’il avait modélisées puissent se reproduire ? Selon moi, cette contradiction ne signifie pas que son raisonnement est faux. Il avait seulement tort de croire que l’histoire se termine avec le déclin des inégalités.

L’actuariel : La classe moyenne occidentale est-elle entrée dans une phase de déclin ?

Branko Milanovic : Il y a peu de doute à avoir. Outre le gain minime apporté par la mondialisation – ce que confirme notamment le rapport de l’OCDE paru en avril 2019 –, les classes moyennes occidentales se sont réduites. Cela ne signifie pas que ces personnes s’appauvrissent, mais simplement qu’il y a une certaine polarisation. Par exemple, si la classe moyenne perd cinq personnes, trois d’entre elles peuvent accéder à la classe riche tandis que deux intègrent la classe pauvre. Cela indique que le centre de distribution de la classe moyenne est devenu beaucoup moins important et cette situation ouvre une question : la démocratie pourra-telle fonctionner, comme dans le passé, avec cette forte polarisation dans les pays riches ? Le déclin de la classe moyenne doit être analysé à cette aune.

L’actuariel : Les classes moyennes sont elles essentielles à la démocratie ?

Branko Milanovic : Je pense qu’elles sont nécessaires à une démocratie viable. En vérité, que font-elles depuis Aristote ? Elles n’ont pas intérêt à perdre leur propriété ou à être taxées d’une manière outrancière, en ce sens elles s’opposent aux classes plus pauvres et protègent la propriété privée. Mais elles n’ont pas intérêt à être contrôlées politiquement par des riches, car ces derniers pourraient abuser de leur influence à leur seul profit. Dans ce sens, elles sont vraiment protectrices de la démocratie, de l’égalité formelle. Elles représentent un certain équilibre entre les différentes couches sociales. Sans elles, le pouvoir politique est beaucoup plus difficile à exercer. Nous le constatons en Amérique latine, où il est beaucoup plus difficile d’avoir une démocratie stable que dans les pays occidentaux.

L’actuariel : Le rôle de l’État est-il primordial dans la réduction des inégalités ?

Branko Milanovic : Si les inégalités mondiales ne peuvent être réduites par le politique puisqu’il n’y a pas de gouvernement planétaire, il existe des moyens d’action au niveau national. Mais les possibilités sont plus limitées qu’il y a trente ans, car certains moyens de réduire les inégalités se sont affaiblis. Je pense surtout à l’impôt sur le capital et à la taxation des revenus très élevés. Ils sont plus difficiles à mettre en place aujourd’hui au vu de la mobilité du capital et de la possibilité d’immigrer, de travailler dans des pays où les taxes sont inférieures. Adam Smith remarquait déjà que les propriétaires de capital ne sont des citoyens d’aucun pays mais des citoyens mondiaux. Je pense aussi que la façon dont le travail s’exerce maintenant, avec beaucoup plus de précarité et une prédominance du secteur des services, a une implication sur les syndicats. Si auparavant ils jouaient un rôle très important dans la réduction des inégalités, ce n’est plus le cas.

L’actuariel : Quels sont les leviers sur lesquels jouer ?

Branko Milanovic : Un premier moyen d’action peut être la déconcentration du capital. Il s’agit d’accroître l’accès des classes moyennes à la propriété du capital financier, de mettre en place des avantages fiscaux pour favoriser leur investissement. Ensuite, il faut rendre l’accès à une éducation supérieure de qualité bien plus égalitaire. Dans les années 1970, l’idée dominante était que l’éducation ne représenterait pas un avantage financier car tout le monde pourrait accéder à l’enseignement universitaire. Pourtant ce n’est pas le cas… Regardez en France, les grandes écoles comptent une part importante d’étudiants issus des classes moyennes supérieures. Le troisième moyen d’action est une mesure qui n’est pas très populaire : augmenter la taxation de l’héritage.