Publication : L'actuariel Octobre 2018

Quand le big data révolutionnera la prévention

Laure Bert

PRÉVENTION & BIG DATA : L’ASSURANCE FRANÇAISE TATÔNNE

Les compagnies peinent encore à utiliser les masses de données dont elles disposent. Lorsque le secteur aura relevé ce défi technique, il devra aussi répondre aux questions fondamentales de l’hypersegmentation.

Les assureurs ne brillent pas par l’audace de leurs programmes de prévention, qui, loin des beaux discours des dirigeants, s’apparentent toujours à des actions de marketing visant à fidéliser l’assuré. Le big data, malgré toutes ses promesses, n’a pas pour l’instant changé la donne. En France, la prévention reste l’apanage des pouvoirs publics, comme l’a souligné Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, en présentant sa feuille de route à l’automne dernier.

Des expériences, peu de résultats

Les compagnies ne restent pourtant pas les bras croisés mais elles se heurtent encore aux réticences des utilisateurs et à leurs propres difficultés à rentabiliser le marché des données, ce qui les empêche d’avancer. Depuis 2015, une poignée de sociétés – Allianz, Axa, Groupama, Société générale Insurance – se sont ainsi lancées sur le créneau de l’assurance automobile connectée, le Pay How You Drive. Sans grands résultats pour l’instant. En France, environ 20 000 conducteurs ont adopté ce type d’assurance automobile, contre 4,5 millions en Italie, pays européen le plus à la pointe, ou 450 000 en Grande-Bretagne, selon une étude Deloitte de 2016. Les assureurs travaillent également sur des offres d’assurance multirisque habitation connectée. Ils proposent ainsi depuis les années 2000 des systèmes de télésurveillance qu’ils tentent de muscler avec l’aide des objets connectés. Ces programmes restent assez confidentiels. Contrairement aux offres voitures connectées, qui récompensent les conducteurs prudents par une baisse substantielle des primes, les compagnies ne savent en effet pas faire varier leurs tarifs d’assurance habitation pour les clients qui acceptent d’équiper leur maison.

Des “data lakes” sous-exploités

Les groupes tâtonnent également dans la santé. On se souvient d’Henri de Castries, l’ex-PDG d’Axa, portant au printemps 2014 en toute circonstance son bracelet connecté Withings Pulse. La compagnie l’avait donné aux 1 000 premiers clients de son assurance Modulango, qui prévoyait d’offrir des chèques cadeaux en médecine douce à ceux qui réalisaient 7 000 pas par jour. L’affaire a été rapidement repliée… Generali a repris le flambeau avec son offre Vitality, mais il est encore trop tôt pour en mesurer le succès. « Depuis cinq ans, de grands chantiers ont été lancés dans toutes les compagnies, décrypte Julien Maldonato, associé chez Deloitte. Elles ont toutes bâti des “data lakes”, où sont déversées les précieuses données. Mais le raffinage de ce pétrole se fait encore très mal. Il est difficile pour les compagnies de retenir les scientifiques des données, qui se retrouvent en leur sein très pris par les sujets de conformité et ont finalement peu de temps pour leurs recherches. De plus, l’exploitation des données reste beaucoup plus encadrée en France que dans les pays anglo-saxons, ou bien sûr en Chine. »

L’avènement de l’hypersegmentation ?

Les hésitations des assureurs ne s’expliqueraient-elles également pas par des considérations plus prosaïques ? Si le big data permet d’améliorer la connaissance des risques individuels, les systèmes internes (notamment informatiques mais aussi de distribution) sont-ils capables de s’adapter à une hypersegmentation ? Le supplément d’information, et la segmentation qu’il peut induire, permet-il de financer les nécessaires évolutions ? Pour un grand nombre d’acteurs, l’analyse coûts/bénéfices semble encore être à mener. Ceci dans un contexte où certains risques de masse (santé, vie) demeurent encadrés par la réglementation.

Lire Santé : les compagnies veulent faire parler leurs propres données