Publication : L'actuariel Octobre 2018

Quand le big data révolutionnera la prévention

Laure Bert

Les choix éthiques aux mains du politique

L’État devra nécessairement prendre la tête d’une telle révolution. Pour l’instant, les autorités publiques ont surtout investi sur le big data afin de renforcer leur sécurité. Tous les États occidentaux sont équipés de logiciels, plus ou moins aboutis, censés traquer les échanges des potentiels terroristes sur les réseaux sociaux mais aussi suivre leurs déplacements physiques. Lors de son audition, en février 2017, devant la commission de sénateurs Requier-Buffet, qui planchait sur l’avenir de Schengen, le patron de l’époque du contre-espionnage français, Patrick Calvar, ­témoignait : « C’est moins le manque d’information qui pose problème que notre capacité à exploiter l’information. Vous savez sans doute que nous avons acquis un outil big data pour nous aider à brasser les milliers de données que nous récoltons dans nos opérations. » Ces équipements posent à toutes les démocraties une question éthique de fond. À quel moment doivent intervenir les services ? Suffisamment tôt pour être efficaces, bien sûr, mais suffisamment tard pour ne pas sombrer dans le scénario cauchemardesque de Minority Report, la nouvelle écrite par Philip K. Dick et adaptée au cinéma par Steven Spielberg, qui décrivait un système de prévention ultra-sophistiqué permettant d’arrêter les tueurs avant même qu’ils aient conscience de leur volonté de passer à l’acte.

La Chine et son « système de crédit social », censé évaluer la fiabilité des citoyens, dessinent en ce sens une voie inquiétante. Ce dispositif, qui sera officiellement lancé en 2020, sanctionnera tous les comportements interdits par le Parti communiste chinois : fraudes, publication d’articles critiques… Depuis le 1er mai 2018, les Chinois ayant une mauvaise « note sociale » se sont déjà vu interdire l’achat de billets de train ou d’avion pour une période pouvant aller jusqu’à un an. Le système sera construit à partir des données de plusieurs outils existants, dont ceux des géants du Web Alibaba, Tencent ou Baidu, ont prévenu les autorités.

La maîtrise des données est ainsi devenue un enjeu crucial de pouvoir. Si elles veulent le conserver, les démocraties n’ont d’autre choix que de bâtir une puissante régulation mondiale. Un usage non encadré des capacités prédictives du big data risquerait de façonner un monde où chaque personne, devenue invisible derrière la masse de ses données, ne serait plus considérée que comme un profil numérique, motivé non plus par des causes mais par une juxtaposition de corrélations.

 

Lire le point de vue