Publication : L'actuariel Octobre 2018

Quand le big data révolutionnera la prévention

Laure Bert

Difficile de cerner les comportements humains

Tant qu’il s’agit de décrypter les mouvements du ciel ou de machines, le big data fait ainsi des merveilles. Les algorithmes trouvent en revanche leurs limites face à l’analyse de données issues des comportements humains. Pour éviter des erreurs d’interprétation, des modèles mixtes plus complexes, et donc moins rentables, mêlant technologie et regard des experts, doivent être mis en place.

Le nouvel observatoire des risques routiers et de la mobilité, lancé en février par l’Association prévention routière et dont l’Institut des actuaires est partenaire, est un bon exemple de cette combinaison. Des boîtiers connectés ont été placés dans les véhicules de conducteurs volontaires. « Ce qui intéresse les actuaires, c’est de prédire le risque et la sinistralité potentielle. Grâce à notre expertise métier, nous connaissons déjà la grande majorité des variables qui influencent la sinistralité, décrypte Anne-Charlotte Bongard, actuaire certifiée IA, vice-présidente de la commission IARD de l’Institut des actuaires, en charge du pôle IARD d’Actuaris. Le big data permet d’affiner cette analyse, en croisant davantage de données. Dans le cas du nouvel observatoire des risques routiers, il permet de confronter le déclaratif à la réalité des informations collectées par une application mobile dédiée et complétées par des données météorologiques ou cartographiques. »

Stéphane Gaiffar, professeur au laboratoire de probabilités et modèles aléatoires de l’université Paris Diderot, confirme cette idée de complémentarité entre les informations issues des algorithmes et l’expertise humaine. Le scientifique travaille, avec son confrère Emmanuel Bacry (lire interview), sur les données de la Caisse nationale d’assurance maladie afin de détecter des effets secondaires potentiellement dangereux dans les médicaments. « Nous combinons des approches biostatistiques avec les méthodes d’intelligence artificielle et la connaissance d’experts métiers, explique-t-il. Pour ce projet, nous travaillons avec des médecins en santé publique. Il faut faire très attention à l’interprétation des résultats. Comme lors des expériences en physique quantique, la simple manière dont on les considère est déjà porteuse d’un biais d’interprétation. »

Résistance française ?

Les biais sont d’autant plus probables en France que les ménages restent très méfiants face aux objets connectés. Malgré des lancements en fanfare, les montres et les bracelets connectés, souvent transformés en gadgets, ne se sont ainsi jamais imposés dans l’Hexagone. Même s’il est devenu très simple de piloter à distance sa vidéosurveillance, ses volets ou la climatisation de sa maison, les particuliers n’ont pas encore franchi le cap de la maison connectée. Selon un sondage de Sociovision (Ifop), pour le compte de l’association Promotelec (confort et sécurité dans l’habitat), réalisé en mai dernier, seules 15 % des personnes interrogées envisageaient de se munir d’une maison à haute technologie. Pourquoi une telle frilosité ? Les sondés évoquent aussi bien le prix des objets que la crainte des dangers pour la vie privée.

Les motivations sont également insuffisantes, car les ménages, assurés contre les dégâts domestiques, ne voient pas le bénéfice financier qu’ils tireraient à s’équiper d’objets encore onéreux. « Aujourd’hui beaucoup d’objets connectés n’intègrent pas les contraintes utilisateurs et ceux-ci s’en lassent rapidement ou bien en détournent les usages, décrypte David Dubois, président de l’Institut des actuaires, directeur France et Benelux du réassureur RGA. Or un assureur ne peut moduler ses tarifs si, en face, il n’y a pas de changement du comportement sur le long terme. Résultat : les compagnies ne peuvent pas aujourd’hui exploiter pleinement le potentiel des objets connectés. »

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