Publication : Janvier 2020

Et si… les bactériophages étaient la réponse à l’antibiorésistance ?

Coralie Baumard

Toutefois, il aura fallu attendre 2040 pour que la Banque des bactériophages sorte de terre et que vingt nations décident d’allier leurs forces pour créer cette entité unique. Chacune s’est engagée à payer une contribution annuelle à perpétuité. Si la banque fournit le phage approprié, le lien avec les entreprises pharmaceutiques n’est pas rompu. Un partenariat a été créé avec certaines d’entre elles. Elles sont chargées de transformer et de purifier le produit pour le transmettre aux médecins. Ce partenariat a par exemple permis d’élaborer trois produits traitant les infections urinaires liées à la bactérie E. coli, que les antibiotiques ne pouvaient plus traiter.

Autre réussite de la banque : l’élaboration de kits de détection permettant d’identifier, en moins d’une heure, l’infection bactérienne dont souffre le patient. Ainsi, le médecin traitant a la possibilité de l’orienter vers une solution phage. La banque intègre également une entité dédiée aux infections rares. Pour déterminer le phage le plus adapté, les chercheurs étudient la souche de bactéries qui infecte le patient, car un bactériophage est extrêmement spécialisé et ne peut infecter qu’un nombre restreint de souches de bactéries. Mais, avec environ 10 30 phages intégrant 10 8 génomes différents sur la planète, les chercheurs ont un réservoir quasi illimité d’agents antibactériens thérapeutiques dans lequel puiser.

La communication à grande échelle sur le phage met en lumière la Géorgie, spécialisée dans la phagothérapie depuis les années 1940. Le tourisme médical y a explosé et la nationalité géorgienne est devenue une denrée convoitée. L’État a même décidé de la monnayer. En 2030, un quota de nouveaux citoyens est instauré. L’obtention de la nationalité est désormais assortie de l’obligation de faire un don substantiel à l’Institut Eliavia, le centre de recherche dédié aux phages.

L’Institut Eliavia, Elsa y a passé tous ses étés en stage pendant son doctorat de phagothérapie et de microbiologie. Ses excellentes notes et sa persévérance lui ont permis de faire partie de la sélection de 150 stagiaires acceptés par l’institut. À 16 ans, elle s’était assigné une mission : mettre un terme à l’épidémie de tuberculose ultrarésistante. La difficulté ? Les infections à mycobactéries, comme la tuberculose, sont considérées comme récalcitrantes à la phagothérapie, car elles ont un développement intracellullaire. Seule technique permettant d’atteindre les bactéries dans les cellules humaines : créer de nouveaux phages en transformant leur ADN. La solution lui avait été soufflée par des chercheurs de Pittsburgh.

En 2019, l’équipe avait réussi à sauver un patient de 15 ans en lui injectant quatre phages, dont certains avaient été modifiés génétiquement. Pour trouver la perle rare, Elsa et son équipe ont fait expédier d’Inde des eaux usées provenant d’un sanatorium. Aidés dans leur investigation par Phago, un programme d’intelligence artificielle de séquençage ADN, ils sont parvenus à élaborer des phages plus efficaces. Un travail de titan qui a duré cinq ans. En souvenir, Elsa a surnommé l’un des phages Meera.

Cela fait maintenant une semaine que son cocktail de phages est injecté par voie intraveineuse à son premier patient humain. Aujourd’hui, Elsa et son équipe vont contrôler son niveau d’infection. Une guérison serait un fabuleux espoir pour des millions de personnes. Depuis des millénaires, les phages et les bactéries se livrent un duel sans fin. En milieu naturel, ils coévoluent, chacun s’adaptant à l’autre, contournant les moyens de défense, s’éteignant puis renaissant sous une autre forme. Si cette première expérience est un échec, Elsa ne s’avouera pas vaincue. Grâce à la flexibilité du matériel génétique des phages, bientôt, la résistance ne sera qu’un lointain souvenir.