Publication : Janvier 2020

Et si… les bactériophages étaient la réponse à l’antibiorésistance ?

Depuis des décennies, les États se mobilisent pour lutter contre l'antibiorésistance. Mais cela n'a pas empêché la survenue d'épidémies. Alors que la tuberculose ultrarésistante fait des millions de victimes, une chercheuse mise sur des virus génétiquement modifiés.

Coralie Baumard

« Nous sommes le 29 avril 2050, il est 7 heures et votre taux de bactéries est optimal. » La voix mélodieuse de son assistant virtuel tire Elsa Gary du sommeil. D’un coup d’œil, elle contrôle son patch biocapteur situé à l’intérieur de son poignet. Sa couleur argent témoigne de sa bonne santé. Depuis sept ans, ce dispositif est devenu banal, chaque personne a le sien. Il vire au noir lorsque son porteur est victime d’une infection. Certains pays utilisent d’ailleurs ces données pour filtrer les voyageurs entrant sur leur sol. à peine le temps d’avaler sa gélule de café de synthèse, Elsa court pour ne pas manquer le tram en direction de son bureau, à la Banque mondiale des bactériophages. Elle songe qu’à 35 ans, elle est à un tournant de sa carrière. Ce jour pourrait être l’aboutissement de cinq années de travail.

Fondée il y a dix ans à Paris, la banque est devenue un acteur clé dans la lutte contre l’antibiorésistance. Grâce aux investissements annuels de ses vingt pays membres, elle emploie près de onze mille chercheurs. Le bâtiment du siège parisien porte le nom de Félix d’Hérelle. Ce chercheur de l’Institut Pasteur a découvert les bactériophages en 1917. Ces virus, qui mesurent de 25 à 200 nanomètres, ont la particularité d’infecter naturellement les bactéries et de les tuer spécifiquement sans détruire la flore microbienne. Un bactériophage se fixe sur sa bactérie cible, puis lui injecte son ADN. Détourner le fonctionnement de la bactérie permet au virus de se multiplier.

Chaque bactérie infectée produit entre 30 et 300 bactériophages dans un intervalle de 9 à 45 minutes. Elle finit par exploser pour libérer les bactériophages. Ces derniers peuvent ainsi coloniser d’autres bactéries hôtes. Félix d’Hérelle est le premier à les utiliser comme traitement : la phagothérapie est née. Durant deux décennies, de nombreuses maladies bactériennes, cutanées, oculaires, ORL, digestives, osseuses, urinaires, pulmonaires, sont ainsi traitées par des phages préparés de manière artisanale ou par des laboratoires à plus grande échelle.

Tout va changer en 1928 avec la découverte de la pénicilline par Alexander Fleming : c’est le début de l’antibiothérapie. La phagothérapie est totalement éclipsée dans les années 1940. Le traitement perdure uniquement dans les pays du bloc soviétique, comme la Géorgie ou la Pologne. L’antibiothérapie est alors présentée comme la solution miracle pour lutter contre les infections bactériennes. Pourtant, lors de la mise sur le marché de la pénicilline, des bactéries résistantes apparaissent. Dès 1945, Alexander Fleming, conscient des risques liés à la mauvaise utilisation de sa molécule, s’en inquiète.

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