Publication : L'actuariel 35 Janvier 2020

Alain Durré

Laure BERT

L’actuariel : La baisse des taux a rogné la rentabilité des banques…

Alain Durré : Honnêtement, de manière agrégée, ce n’est pas si évident que cela. Certes, les banques paient un intérêt sur leurs dépôts excédentaires auprès de la banque centrale et, si ce n’est pas répercuté sur leurs clients – comme c’est le cas dans la plupart des pays –, cela fait baisser leur profitabilité.

Mais d’un autre côté, le business model des banques est d’emprunter à court terme sur les marchés pour prêter à plus long terme à leurs clients. Donc ce qui importe avant tout est la pentification de la courbe des taux d’intérêt. Si cette pente est positive, les banques peuvent emprunter sur les marchés à taux d’intérêt bas (voire négatif) et prêter à leurs clients à un taux d’intérêt plus élevé et positif à long terme. Par ailleurs, les taux d’intérêt négatifs ont des implications comptables et fiscales. Pour une banque, percevoir un taux d’intérêt de 0,5 % sur ses dépôts (avec une inflation par exemple de +0,5 %) n’est pas pareil du point de vue fiscal que de payer un taux d’intérêt de -0,5 % (pour une inflation par exemple de -0,5 %). Dans le premier cas, la banque payera un impôt et dans l’autre elle accumulera un crédit d’impôt pour un rendement réel (nul) identique dans les deux cas !

Enfin, dans le cas plus spécifique de la zone euro, les banques peuvent faire des plus-values en vendant des actifs financiers à la BCE. De plus, phénomène plus récent, une grande partie des liquidités excédentaires est détenue par les asset managers et les compagnies d’assurances (non éligibles aux opérations de la BCE). Ces acteurs financiers non bancaires ne peuvent donc pas effectuer des dépôts directement à la BCE et sont obligés de passer par les banques, qui leur réclament au passage 5 points de base de frais en moyenne.

L’actuariel : Et du côté des compagnies d’assurances ? Nous avons assisté aux premières recapitalisations d’assureurs-vie. Faut-il craindre un effet domino ?

Alain Durré : Pas d’amalgame ici non plus. Il est d’abord nécessaire de distinguer la situation des compagnies d’assurance-vie des autres contrats d’assurance. Cela tient aux différences qui existent entre ces deux catégories au niveau de leur structure d’actifs et de passif. Par nature, les compagnies d’assurance-vie ont plus d’engagements à long terme (côté passif) et dans certains cas elles peuvent également garantir un rendement assez généreux (comme c’est encore le cas en Allemagne). Par conséquent, la duration du passif diffère et est généralement plus longue en assurance-vie que dans l’assurance non-vie.

L’environnement actuel de taux bas – et la prolongation de la période de taux d’intérêt négatifs – pèsera d’autant plus que la duration des engagements est longue et que le portefeuille d’actifs est majoritairement composé de titres financiers à court et à moyen terme. Cela place potentiellement les compagnies d’assurance-vie au centre des préoccupations. Les compagnies d’assurances non-vie, de par la composition de leur bilan, subissent un peu moins la baisse des taux d’intérêt, mais la subissent quand même.

Cela explique aujourd’hui la « quête de rendement » de la part des compagnies d’assurances, surtout dans l’assurance-vie, pour combler le manque à gagner lié au renouvellement du stock d’obligations à taux positifs élevés arrivant à maturité et devant être renouvelé par des actifs à rendement nettement plus faible, voire négatif. Nous en revenons donc au but inavoué du QE : encourager les réallocations de portefeuille vers des actifs plus risqués. Pas étonnant donc que, aujourd’hui, même des assureurs jusque-là très conservateurs dans leur stratégie d’investissement investissent un peu plus qu’avant en actions et dans l’immobilier, voire se posent la question d’augmenter leur exposition dans le private equity.

Les dates clés