Publication : L'actuariel 35 Janvier 2020

Alain Durré

Fort de dix années passées à la division en charge des recommandations de politique monétaire, Alain Durré évoque le pouvoir circonscrit de la Banque centrale européenne (BCE). Malgré un contexte de taux bas, l’économiste ne croit pas à un scénario catastrophe pour les banques et les assureurs.

Laure BERT

Ses dates clés
L’actuariel : Christine Lagarde a succédé début novembre à Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE). Pensez-vous que sa nomination peut changer la politique de l’institution ?

Alain Durré : Dans un premier temps, clairement non. Avec le paquet de mesures décidées en septembre, Madame Lagarde n’aura pas à aborder immédiatement des discussions difficiles. Il a été décidé de réactiver le programme d’achat de titres au rythme de 20 milliards d’euros par mois à partir de novembre. L’institution a aussi précisé son pilotage des anticipations (forward guidance) en liant très clairement l’inflation totale à l’inflation sous-jacente. En d’autres termes, le programme d’achats de l’institution s’arrêtera lorsque l’inflation progressera à un rythme en ligne avec la définition de la stabilité des prix de la BCE, c’est-à-dire proche de 2 %. Donc la question de savoir si la BCE doit en faire plus ou moins ne devrait pas être sur la table très rapidement, dans tous les cas pas avant la fin du premier trimestre 2020. De plus, Christine Lagarde n’a pas donné le signal qu’elle agirait fondamentalement différemment de Mario Draghi. Elle devrait surtout s’atteler avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, à pousser davantage le débat sur l’intégration institutionnelle de la zone euro.

L’actuariel : En Europe, on ne parle plus que de politique budgétaire. Face à une potentielle future récession, la BCE et la politique monétaire sont-elles encore armées ?

Alain Durré : Si la BCE reste dans son cadre actuel avec les contraintes que nous connaissons, notamment en termes de limite d’achat – la banque ne peut pas acquérir plus du tiers d’une même émission obligataire –, la marge de manœuvre est limitée. Mais elle existe. Nous avons calculé que la BCE pouvait, dans ces conditions, tenir son rythme de 20 milliards d’euros de rachat par mois jusqu’à fin 2021. Ne négligeons pas non plus la capacité des banques centrales à innover encore si la situation économique s’aggravait. Dans un scénario où la zone euro entrerait en récession et où la BCE devrait décupler sa force de frappe, je pense qu’elle se poserait la question des nouveaux actifs à acquérir, comme de la dette bancaire. Avant d’en arriver là, dans un premier temps, pour se donner davantage de souplesse, la BCE pourrait augmenter ses limites d’achats pour les titres souverains.

L’actuariel : Avez-vous été surpris des nouveaux épisodes de fronde au sein du Conseil des gouverneurs ?

Alain Durré : Ces débats ont toujours existé. Certes, avec une intensité plus ou moins forte au fil du temps. Tout le monde connaît le camp des opposants à la politique expansionniste du quantitative easing (QE). Lorsque Mario Draghi a annoncé en septembre la réactivation du QE, il était logique que ces derniers réitèrent leur opposition. D’autres gouverneurs ont remis en question non pas le principe du QE, mais la nécessité de le réactiver aujourd’hui. Ils partent du principe que la BCE atteint progressivement ses limites et qu’il n’y a pas d’évidence de récession en zone euro, d’où leur suggestion de ne pas brûler tous les vaisseaux dès maintenant. Cette discussion me semble saine.

Lire la suite…