Publication : l'actuariel 32 - mars 2019

Transition climatique : le risque des actifs échoués

Juliette NOUEL

Énergies fossiles : la finance broie toujours du noir

Besoin d’information sur le financement des énergies fossiles ? C’est vers les ONG qu’il faut se tourner. Les acteurs financiers, soucieux de leur réputation, ne communiquent que très peu. Tour d’horizon des rapports sortis fin 2018.

« Who owns the world’s fossil fuels ? », c’est la question que s’est posée Influence Map. Résultat le plus surprenant de l’enquête publiée en décembre 2018 : les quinze plus grands gestionnaires d’actifs (40 000 milliards de dollars sous gestion) ont augmenté leurs investissements dans le charbon thermique de plus de 20 % entre 2016 et 2018. Cette même étude désigne Black Rock comme le plus gros détenteur mondial d’actifs liés aux énergies fossiles. Des actifs qui représenteraient à eux seuls l’équivalent de 9,5 milliards de tonnes d’émissions de CO2, soit 30 % des émissions liées à l’énergie mondiale en 2017, selon l’Agence internationale de l’énergie. L’alliance internationale d’ONG Unfriend Coal, quant à elle, sort tous les ans le « Classement des assureurs sur le charbon et les changements climatiques », qui note les 24 plus grands assureurs mondiaux. En 2018, seuls sept d’entre eux ont adopté une politique visant à ne plus assurer tout ou partie des projets et entreprises du secteur du charbon. « Les assureurs nord-américains, asiatiques et australiens manquent cruellement à l’appel », indiquent Les Amis de la Terre, qui soulignent également « une tendance des leaders Scor et AXA à se reposer sur leurs acquis de 2017 ». Ainsi, ces deux entreprises n’appliquent pas les mêmes règles à leurs investissements qu’à leurs politiques de souscription et AXA n’inclut pas non plus les actifs gérés pour tiers. Côté banques, Rainforest Action Network, un collectif de 51 ONG environnementales, publie chaque année le rapport « Banking on climate change », qui analyse le financement des 36 plus grandes banques mondiales des secteurs les plus nuisibles au climat et à l’environnement (sables bitumineux, forages profonds et en Arctique, exportation de gaz naturel liquéfié, mines de charbon et centrales électriques à charbon). Conclusion, selon l’édition 2018 : les nouveaux financements accordés à ces énergies fossiles extrêmes serait passé de 104 à 115 milliards de dollars entre 2016 et 2017, soit une augmentation de 11 %. Dans son rapport « Banques françaises, les fossiles raflent la mise » de novembre 2018, Oxfam fait, elle, un focus sur les six plus grandes banques françaises : selon l’ONG, elles auraient consacré près de 43 milliards d’euros de financements aux énergies fossiles en 2016 et 2017 contre près de 12 milliards d’euros aux énergies renouvelables. Par ailleurs, les banques auraient réduit leurs financements à destination des énergies renouvelables d’un montant équivalant à l’augmentation de leurs financements vers les énergies fossiles (+ 1,8 milliard d’euros). Tout aussi préoccupant, les acteurs financiers ne se rattrapent pas sur des investissements « verts ». À l’international, « les investissements dans les infrastructures vertes représentent moins de 1 % des portefeuilles des investisseurs, moins de 1 % du marché obligataire et 15 % des crédits bancaires syndiqués », indique l’observatoire Climate Chance. En France et sur le panel des 100 investisseurs les plus importants, Novethic a chiffré à 1,07 % des encours les montants investis dans l’économie verte, soit 0,02 % de progression entre 2017 et 2018. Pourtant, depuis la COP21, les déclarations, engagements, promesses, feuilles de route et autres appels venant des investisseurs se sont multipliés. Citons les initiatives les plus importantes : la Portfolio Decarbonization Coalition, la Montréal Carbon Pledge et, dernière en date, l’Investor Agenda. Certes, il faut noter un élan important de désinvestissement des énergies fossiles, dont se réjouit l’ONG 350.org, qui en est à l’origine via le mouvement Divest-Invest. Mais, hormis l’Irlande et les villes de New York et Londres, il s’agit essentiellement d’institutions religieuses et philanthropiques, de collèges et d’universités pour un montant de désinvestissement effectif peu significatif. Et dont la portée reste avant tout symbolique.