Publication : l'actuariel 32 - mars 2019

Transition climatique : le risque des actifs échoués

Juliette NOUEL

10 % du portefeuille des assureurs français

Étant donné le périmètre potentiellement touché et le caractère parfois immédiat du risque, investisseurs et financeurs s’emparent- ils de ces informations pour évaluer leur propre degré d’exposition au risque de transition ? « Peu de travaux ont pour l’heure été publiés sur la façon d’évaluer ce risque pour les assureurs comme pour les autres acteurs financiers », remarque l’ACPR dans Analyses et synthèses (n° 91, juin 2018). L’autorité de contrôle s’est néanmoins lancée dans ce calcul sur les placements des assureurs français : « Nous avons identifié les secteurs sensibles au risque de transition en partant de la méthodologie publiée par Battiston et alii en 2017, explique Anne-Lise Bontemps-Chanel, chef du service d’analyse des risques assurance. Nous avons ensuite appliqué cette méthodologie aux placements des assureurs. » Résultat : fin 2017, 250 milliards d’euros étaient sensibles au risque de transition, soit 10 % du portefeuille total. À noter : l’ACPR s’en est tenue aux « secteurs spécifiquement vulnérables », c’est-à-dire « aux producteurs d’énergies fossiles, d’électricité, de gaz et d’eau et aux consommateurs d’énergie (logement, “secteurs intensifs en énergie”, transport). » État des lieux à l’instant T du secteur, l’étude de l’ACPR ne renseigne pour autant pas sur les entreprises financières au cas par cas, ni sur leur stratégie à venir.Rien d’étonnant à cela, puisque c’est aux premiers concernés de faire ce travail. En France, les investisseurs institutionnels y sont même fortement encouragés dans le cadre de l’article 173 de la loi TECV (transition énergétique pour la croissance verte) de 2015.

La France, un laboratoire international

La France est une sorte de laboratoire international d’expérimentation sur cette question, puisqu’elle est le seul pays à avoir à ce jour introduit les enjeux climatiques dans le reporting des investisseurs. L’article 173 demeure cependant incitatif, sur le modèle du « comply or explain ».

Au terme des deux premières années d’application de cette « soft law », les difficultés commencent à être bien identifiées. L’une d’elles touche précisément à l’évaluation du risque de transition : la part dite « brune » des portefeuilles – à savoir les actifs liés aux énergies fossiles – n’est pas, ou à peine, dévoilée. « C’est un indicateur très sensible en termes de réputation. Il est donc très peu calculé ou en tout cas très peu communiqué. Or, si cette part brune reste dans l’ombre, il est tout simplement impossible de mesurer l’exposition d’un acteur au risque de transition », souligne Julie Evain, qui a rédigé le rapport 2018 sur l’article 173 pour I4CE3. Seuls deux assureurs ont joué la transparence, mais seulement sur les obligations d’entreprise et sans donner de montant. De toute façon, la compréhension du risque de transition est « très limitée et se restreint à l’introduction d’un prix élevé du carbone », précise Julie Evain.

Novethic a également livré une analyse de l’article 173 dans son étude « 173 Nuances de reporting – saison 2 » menée auprès des cent investisseurs institutionnels français les plus importants. « Seul un tout petit nombre d’acteurs très engagés testent sur un volume d’actifs limité des méthodologies d’évaluation chiffrée des risques financiers », peut-on y lire. Ainsi, ils ne sont que… 6 % à s’être penchés sur le risque de transition auquel ils pourraient eux-mêmes être exposés, et ce calcul ne concerne qu’un montant cumulé de 151 milliards d’euros, soit près de dix fois moins que les volumes d’encours couverts par la mesure d’empreinte carbone de leurs portefeuilles.

Enfin, le risque de transition nécessite – par définition – une projection dans l’avenir. « Là encore, on est loin du compte, note Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic. Seulement un cinquième du volume total des actifs est projeté dans une trajectoire de réchauffement de + 2 °C. » Plus inquiétant encore : ces analyses ne sont presque jamais corrélées à l’évaluation de la « part brune », ce qui leur fait perdre toute pertinence.

« Il est certain que la prise de conscience n’est pas encore à la hauteur du risque, commente Anne-Lise Bontemps-Chanel. Nous avons lancé un questionnaire pour identifier les freins et surtout sensibiliser tous ceux qui passent encore totalement à côté de cet enjeu majeur. Les résultats seront publiés sur notre site au premier trimestre 2019. La Commission européenne a, de son côté, sollicité l’EIOPA (European Insurance Occupational Pensions Authority) sur la possibilité d’intégrer le risque de soutenabilité dans les exigences en capital de Solvabilité II et la réponse est attendue en septembre. »

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