Publication : l'actuariel 33 - Juin 2019

La smart city : utopie ou dystopie ?

Coralie Baumard

Une ville réservée à l’élite ?

Autre promesse de la smart city : repenser la gouvernance de la ville, notamment en encourageant la participation des citoyens. Pour cela, elle s’appuie sur les civic tech, « les technologies citoyennes ». Depuis 2016, le conseil municipal de Barcelone utilise la plateforme Decidim pour construire une ville plus démocratique. Grâce à elle, les habitants peuvent notamment soumettre et voter des propositions de politiques publiques, débattre sur la gestion des infrastructures, établir des budgets participatifs. 9 824 propositions ont été acceptées à ce jour. Mais, en imposant le recours au numérique pour accéder aux services municipaux, ne va-t-elle pas accroître les inégalités ? « C’est la question de la fameuse fracture numérique. Il existe un enjeu de littératie numérique : quelles mesures la ville va-t-elle mettre en place pour contrer la pauvreté informationnelle ? Il me semble qu’il devrait y avoir une responsabilité publique de la ville sur ce point, notamment parce qu’aujourd’hui la ville est l’échelon géographique auquel la majorité des individus se rattachent. Lorsque l’on sait que des décisions vont être prises essentiellement sur la base des données numériques disponibles, si certains quartiers ne sont pas couverts en données numériques pour une raison ou une autre, les décisions pourront-elles être prises avec la même pertinence, la même justesse ? », relève Stéphane Roche. L’inégalité des territoires au sein de la ville pourrait être aggravée par l’implantation des solutions technologiques. La 5G dessine le futur de la smart city. Ce réseau offre un débit plus rapide et une fiabilité accrue. Un atout pour améliorer les services et mieux connecter les infrastructures publiques aux citoyens. Son coût étant encore trop élevé pour la déployer sur l’ensemble d’une ville, les territoires défavorisés risquent, une fois de plus, d’être les derniers servis.

La fin de la vie privée ?

Impossible d’être anonyme dans la smart city. Pour alimenter la ville intelligente, la masse de données produites par les différents capteurs doit être importante. Or la plupart d’entre elles ont un caractère qui peut être personnel. La géolocalisation cristallise ainsi les enjeux de la vie privée dans la smart city. « Aujourd’hui, la géolocalisation est semblable à une rematérialisation de la vie numérique des individus. Quand vous vous rendez sur un site Internet, il apprend à connaître vos goûts, ce que vous faites, avec qui, etc. Ce fonctionnement se matérialise désormais dans des centres commerciaux ou des espaces urbains sous la forme d’une personnalisation algorithmique des espaces physiques », décrit Stéphane Roche. Suivre à la trace les citoyens est devenu possible grâce à l’explosion de la vidéosurveillance et à l’émergence de technologies comme la reconnaissance faciale. Parallèlement à la smart city, est apparue la notion de safe city, une ville plus sûre grâce à la technologie. « J’ai travaillé sur un projet pour une ville australienne, qui souhaitait mettre en place un outil automatique pour donner l’alerte. Relié aux caméras, son but était d’analyser le déplacement, la dynamique d’un individu ou d’un groupe par rapport à des normes et de signaler les comportements suspects. La question est de savoir d’où viennent ces normes, qui les a définies. Des dérives possibles existent et ces pratiques soulèvent la question du triage socio-spatial », s’interroge Stéphane Roche.

L’œil de Big Brother

Le marché de la vidéosurveillance est en plein boom. D’ici à 2023, le chiffre d’affaires des vendeurs de matériel, de logiciels et de services de sécurité par la vidéo devrait augmenter à un rythme moyen de 13,1 % par an, d’après une étude de mai 2018 de Markets & Markets. « Les nouvelles technologies de la surveillance sont un énorme business dans un espace hyper concurrentiel, ce secteur industriel n’est jamais en crise car il est soutenu par les États », évalue le sociologue Laurent Mucchielli. Ce spécialiste des politiques de sécurité pointe les résultats minimes offerts par ces technologies. « La ville de Nice consacre chaque année 17 millions d’euros à la vidéosurveillance. C’est la grande ville la plus vidéosurveillée de France : 2 000 caméras, 120 personnes affectées au centre de vidéosurveillance. Pourtant les courbes de délinquance sont les mêmes qu’il y a dix ans. Les citoyens ne sont jamais consultés. Dans les très rares villes où il y a eu du débat public et des référendums locaux, les habitants s’y sont opposés au vu du coût et du peu d’intérêt que présente la vidéosurveillance. » Pourtant certains pays en ont fait un pivot de leur politique sécuritaire. La Chine l’utilise pour appliquer son système de notation de citoyens, qui dépend notamment de leurs comportements dans les lieux publics. Dans cette « société de l’intégrité », les citoyens pénalisés se voient privés du droit de postuler à certains emplois, d’inscrire leurs enfants dans certaines écoles ou encore de prendre les transports. Selon le cabinet d’étude américain IHS Markit, il y avait 176 millions de caméras en Chine en 2016, il est prévu d’en installer 450 millions d’autres d’ici à 2020, la date butoir pour réaliser l’objectif d’un réseau national « omniprésent, entièrement en réseau, toujours opérationnel et entièrement contrôlable » promis dans un document officiel publié en 2015. Le pays ne cesse d’innover en la matière. En avril, le New York Times révélait que le système, couplé à un logiciel de reconnaissance faciale et aux bases de données de personnes surveillées par l’État, était utilisé pour traquer la minorité ouïghour. « Tout est dans les usages que nous humains décidons de faire de la technologie. La Chine est une dictature policière. Dans l’Hexagone, la vidéosurveillance est censée aider à lutter contre la délinquance. En Chine, c’est un outil fondamental de contrôle de la population. En France, il y a un droit qui protège la liberté publique et la vie privée », soutient Laurent Mucchielli.

Mais l’inquiétude demeure : l’idéal miraculeux serait-il une dystopie ?

  1. « Worldwide semiannual smart cities spending guide », janvier 2019.
  2. « Smart cities : digital solutions for a more livable future », juin 2018.