Publication : l'actuariel 33 - Juin 2019

La smart city : utopie ou dystopie ?

Coralie Baumard

À qui appartient la ville ?

Les grands acteurs du numérique sont les maîtres de la donnée. Mais sont-ils aussi les maîtres de la ville ? Pour Jean Haëntjens, les géants du numérique veulent gouverner nos villes, pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages. « Nous ne pouvons pas dire aujourd’hui qu’il y a une domination des systèmes urbains par le numérique. Mais deux logiques s’affrontent : la logique de la cité politique avec un maire élu par des citoyens, qui propose un projet de société à long terme et, de l’autre côté, la ville as a service, où l’intérêt général ne compte pas, où c’est Waze qui vous dit comment aller d’un point A à un point B. Tout le contraire de l’esprit collaboratif. C’est une ville qui fonctionne comme un supermarché ou le site d’Amazon : vous commandez les services en trois clics et la notion de collectif est complètement dissoute, c’est cela le danger », estime l’auteur.

Les plateformes numériques transforment néanmoins le territoire en profondeur. Alphabet, la holding créée en 2015 pour réunir les sociétés précédemment détenues par Google, n’hésite pas à se lancer dans des projets spectaculaires. Sa filiale Sidewalk Labs construit un quartier de 325 hectares à Toronto. « C’est une entreprise privée américaine qui investit et décide du design urbain. La question est de savoir jusqu’à quel point les entreprises privées vont influer sur les choix des villes », observe Stéphane Roche. « Garder la main sur l’espace public est fondamental. Certaines villes passent aujourd’hui des contrats avec des groupes privés pour le gérer. C’est le cas de Londres, où il existe une cinquantaine de private owned public spaces, c’est-à-dire des espaces publics qui sont détenus par des groupes privés. En contrepartie d’un loyer ou d’une concession, ils installent des publicités ou exploitent ces espaces », constate Jean Haëntjens. Une des clés des villes pour conserver la maîtrise de leur territoire est de posséder des compétences techniques en interne. « Des citoyens ont attaqué la ville de Chicago. La municipalité avait vendu des parkings à des entreprises. En y installant un système de réservation numérique, elles ont doublé la rentabilité des parkings. La municipalité n’avait pas réalisé la valeur de son actif », explique Jean Haëntjens.

Quel que soit le domaine, les datas irriguent la smart city et participent au fonctionnement urbain. Conséquence ? Pour garder le contrôle, les villes se transforment en gestionnaires des données. « Nous pensons qu’il faut un système d’information dédié qui centralise l’ensemble des datas captées. Les corréler, les faire parler, leur donner de la valeur ajoutée et engager des stratégies transversales : c’est cela le défi de demain », indique Édouard Henry- Biabaud. Ce nouvel or noir n’a pas qu’une vocation économique. « Dans la smart city, les données ne sont pas forcément monétisées, elles peuvent aussi servir la recherche et le milieu académique », précise Marie Bourget-Mauger. D’ailleurs les données se manipulent avec précaution. « Au sein de la smart city, le RGPD est extrêmement important. Les gestionnaires de la ville ont une vraie responsabilité, ils ne peuvent pas se dédouaner en confiant leur système d’information à un opérateur. La loi pour une République numérique exprime très clairement que les territoires et l’ensemble du secteur public sont responsables de la protection des données privées. C’est l’une des raisons pour lesquelles la ville doit être propriétaire de ces infrastructures de communication », considère Édouard Henry-Biabaud. « Quand la ville déploie une solution smart city, le citoyen va attendre d’elle des services supplémentaires : en plus d’assurer sa sécurité physique, elle devra assurer sa sécurité virtuelle. Le traitement des données devient un service public dont la ville doit garder la gouvernance », insiste Marie Bourget-Mauger.

Les risques de la dépendance technologique

« Certaines villes françaises ont fait le choix, à un moment, de gérer toutes leurs données avec des solutions technologiques qui semblaient pérennes. Je pense au système d’information géographique développé par la Lyonnaise des eaux. Elle l’utilisait pour gérer les données de réseau, mais en a également fait un business. À un moment, elle a décidé de se recentrer sur son métier. Sans suivi, certaines villes se sont retrouvées dans une situation préoccupante et ont dû passer à une autre solution avec toutes les conséquences qu’implique une migration. Et il ne s’agissait là que d’une seule application. Imaginez que tous les services de la ville soient gérés sur une plateforme… », signale Stéphane Roche. La présence massive de données attise aussi d’autres convoitises. Attaque des services municipaux d’Atlanta, piratage du métro de San Francisco ou de l’aéroport de Bristol… En devenant plus intelligentes, les villes ont accru leur vulnérabilité aux cyberattaques. « À l’ère du tout connecté, il ne s’agit pas de savoir si un jour on va être piraté. Le sujet est de savoir ce qui a été mis en place pour limiter ce piratage. Il est important de concevoir une architecture de sécurité, de mettre en place des technologies pour isoler les données, les protéger, etc., et de prévoir une organisation au sein du territoire pour limiter cet acte de malveillance », développe Édouard Henry-Biabaud. « Nous sommes en train d’intégrer de plus en plus de données de chiffrement dans nos solutions, en utilisant notamment les nouvelles technologies comme la blockchain pour nous assurer de l’intégrité de la donnée qui est transmise », annonce Xavier Mathieu.

Les perspectives offertes par l’intelligence artificielle interrogent également sur le contrôle de la ville sur ses prises de décision. « Beaucoup de réflexions émergent autour de l’intelligence artificielle, en partie sur la question de l’effet boîte noire avec l’apprentissage profond. Avec l’usage de ces technologies, une partie même de la logique sur laquelle les décisions sont prises va nous échapper. C’est un choix de société à mettre au regard du besoin de transparence des citoyens », analyse Stéphane Roche.

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