Publication : l'actuariel 33 - Juin 2019

La smart city : utopie ou dystopie ?

Résoudre tous les dysfonctionnements des villes grâce au numérique, c’est la promesse de la smart city. Cet idéal pose pourtant une multitude de questions technologiques, mais aussi démocratiques.

Coralie Baumard

En 2050, deux personnes sur trois habiteront en zone urbaine. Le monde comptera alors 2,5 milliards de citadins supplémentaires, selon les projections du Département des affaires économiques et sociales de l’ONU. Un afflux de population qui confronte la ville à de nouveaux défis et lui impose de se transformer. Et si l’avenir résidait dans la smart city ? Grâce à la maîtrise des données numériques, elle propose d’optimiser le fonctionnement de la ville tout en garantissant un développement durable et en favorisant la participation des citoyens. Un idéal mais aussi un marché, dont se sont emparés, notamment, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Les dépenses mondiales dans les programmes de villes intelligentes atteindront 95,8 milliards de dollars en 2019, soit une progression de 17,7 % par rapport à 2018, selon les prévisions d’International Data Corporation1. La ville est donc un lieu de convoitise que se disputent les acteurs publics et les acteurs privés.

Une ville plus durable ?

L’objectif originel de la smart city était d’améliorer la consommation énergétique des villes. « Elle était le cheval de Troie d’IBM pour entrer dans le secteur de l’énergie », raconte Yasser Wahyuddin, doctorant EVS-Rives à l’École nationale des travaux publics de l’État. Mais la ville plus durable s’appuie désormais plus largement sur une meilleure gestion des ressources et des déchets. « Grâce à des capteurs, nous pouvons détecter les fuites d’eau sur le réseau, mieux maîtriser la consommation et superviser la qualité de l’eau que nous consommons. Notre vision, c’est que la smart city doit être au service de l’homme et fournir des services utiles au plus grand nombre », explique Xavier Mathieu, directeur général de Birdz, entreprise spécialisée dans les solutions connectées pour la gestion de l’eau, de l’énergie et des déchets. Selon le rapport du McKinsey Global Institute2, grâce au déploiement de capteurs, le gaspillage d’eau dû aux fuites pourrait être réduit de 25 %.

Le remède pourrait-il être pire que le mal ? Certains experts s’inquiètent de l’empreinte environnementale de la smart city et pointent le gâchis énergétique du numérique. Selon le Réseau de transport d’électricité (RTE), la consommation d’électricité des data centers français en 2015 s’élevait déjà à environ 3 TWh, c’est-à-dire une consommation d’électricité supérieure à celle d’une ville comme Lyon. « Les solutions que nous mettons en œuvre, comme le télérelevé de compteurs, ont une empreinte carbone, nous ne le nions pas. Mais les bénéfices sont bien supérieurs au coût énergétique », estime Xavier Mathieu. « Le concept de smart city s’est au début déployé sur des constats : la raréfaction des ressources énergétiques et la densification des villes. Grâce à une meilleure connaissance du fonctionnement urbain, il est possible de diminuer l’empreinte carbone de la ville. Il ne s’agit pas seulement de mettre en place des technologies qui vont faciliter des usages à faible empreinte carbone. L’objectif est vraiment de les développer de manière intelligente : quelle technologie est déployée, à quel endroit et pour quel objectif ? C’est pour cela qu’un territoire doit établir une stratégie smart city qui prenne en compte la consommation des ressources, les usages des citoyens, le type de technologies, et qu’il doit également être conscient de l’engagement qu’implique le déploiement de technologies d’une durée de vie de dix ans », affirme Marie Bourget-Mauger, Project Manager Smart Building & IoT chez Axians et doctorante en architecture.

Répondre à des enjeux de santé publique

La smart city s’attaque aux nuisances environnementales auxquelles est exposé le citadin. Environ 91 % des habitants de la planète respirent un air pollué, ce qui entraîne quelque 7 millions de décès prématurés chaque année, selon l’OMS. Certaines villes misent donc sur les objets connectés pour surveiller la qualité de l’air et prendre des mesures préventives. « Nous avons installé des capteurs à Eindhoven, aux Pays-Bas, afin de cartographier la pollution urbaine et mettre en évidence les corrélations entre les pollutions (CO2 et allergènes), les déplacements des citoyens et la santé publique. Ces informations viennent nourrir un laboratoire de recherche », détaille Marie Bourget-Mauger. « La ville est cartographiée en temps réel. Ainsi, les habitants peuvent adapter leurs déplacements pour éviter les zones de pollution élevée. La qualité de l’air est un sujet extrêmement sensible pour les villes. Elles ont besoin d’avoir des informations factuelles pour trouver des réponses à ces problèmes de santé publique », complète Édouard Henry-Biabaud, Business Development Manager chez Axians. Mais lutter contre la pollution de l’air s’avère difficile quand le trafic automobile ne dépend plus seulement du politique. « La ville de Montréal a hésité entre le développement de sa propre application d’aide à la navigation pour les automobilistes ou se tourner vers Waze », indique Stéphane Roche, ingénieur, géographe et directeur de la recherche et des affaires académiques de l’Institut national de la recherche scientifique québécois. En effet, Waze ne prend pas en compte la présence d’une école ou d’un hôpital lorsqu’il redirige les automobilistes. Aux États-Unis, un mouvement de protestation a vu le jour. Certains quartiers ont développé une signalétique anti-Waze et ont fait pression sur leur municipalité pour l’interdire. « Avec ces applications, la ville perd le contrôle de ce qu’elle peut faire, elles ont un effet sur la dynamique, les mobilités urbaines. C’est une sorte d’ingérence indirecte », juge Stéphane Roche. « Nous sommes aujourd’hui dans une confrontation entre l’espace virtuel et l’espace réel, les collectivités locales ont été déstabilisées. Pourtant un maire a énormément de pouvoir : il peut réguler la logistique urbaine, interdire certains véhicules à certaines heures. Certaines villes réagissent en expulsant Uber. D’autres développent des offres pour faire face aux géants du numérique. Lyon, par exemple, a créé Optimod, un système qui permet de choisir son mode de transport et qui se présente comme le pendant de Google Maps », souligne Jean Haëntjens, économiste et urbaniste. La voiture autonome, promue par Google et Apple, pourrait elle aussi devenir un cauchemar pour la mobilité urbaine. « La bulle autour de la smart city est en train de se dégonfler. La voiture autonome ne résoudra pas le problème de la circulation dans les villes et va plutôt le compliquer. Il faut installer des capteurs sur tous les trottoirs et modifier les infrastructures urbaines pour la faire fonctionner. Pour l’instant, les États poussent les constructeurs automobiles dans cette course technologique. Mais ils ont énormément de mal à trouver des terrains d’expérimentation urbains. Quelle ville a intérêt à s’endetter et à se trouver confrontée aux incertitudes réglementaires ? », tranche Jean Haëntjens.

Lire la suite…