Publication : L'actuariel Janvier 2019

Patrick Artus

Marjorie Cessac

L’actuariel : Quelle est l’approche de Natixis ?

Patrick Artus : À Natixis, nous faisons de la modélisation pointue sur certains comportements mais n’avons pas recours aux grands modèles. D’ailleurs, à part les banques centrales, plus personne n’en fait. Nous utilisons des statistiques locales, des données de panel. L’économie expérimentale aussi se développe.

L’actuariel : Que pensez-vous des actuaires ?

Patrick Artus : Ce métier devient extrêmement important dans la mesure où les actuaires gèrent aujourd’hui essentiellement la régulation. Le niveau de réglementation des intermédiaires financiers, des assureurs, des caisses de retraite est devenu si complexe qu’il implique d’avoir des experts qui s’investissent intellectuellement dans la régulation. Aujourd’hui, la stratégie de bilan d’un assureur revient à gérer au mieux la régulation. Il ne s’agit plus d’optimiser les portefeuilles dans l’absolu, mais de le faire avec une immensité de contraintes réglementaires complexes qu’il faut gérer au mieux. Le métier d’actuaire se trouve à l’intersection de la finance pure et d’une compréhension fine de la réglementation et de son évolution. La connaissance des maths ne suffit plus car un assureur, lui, vit des évolutions de la réglementation.

L’actuariel : Que pensez-vous du trading haute fréquence ?

Patrick Artus : J’y suis très hostile. La finance doit consister à investir dans les actifs financiers dans lesquels on a une confiance fondamentale. Or 70 % des achats d’actions aux États-Unis aujourd’hui sont faits par des algorithmes qui ne savent absolument pas ce qu’ils achètent et qui gardent les actions sur une période de temps tellement courte qu’il n’y a plus de lien avec les fondamentaux.

C’est un dévoiement total de la finance, qui est l’aboutissement de l’exigence irrationnelle de la liquidité. À mon sens, l’achat d’une action n’implique en aucun cas qu’elle soit revendue l’heure d’après. La liquidité est un faux besoin et ce faux besoin fabrique les crises, c’est extrêmement grave.

L’actuariel : De nombreux économistes annoncent l’imminence d’une crise financière. Vous-même n’hésitez pas à lancer l’alerte et à mettre en garde sur les conséquences des erreurs des banques centrales…

Patrick Artus : Oui, mais je n’ai pas trouvé ce qui déclencherait l’alerte. Cette politique a essentiellement fabriqué de la dette publique. Aujourd’hui, on a moins de dettes privées qu’en 2007 mais plus de dette publique. Or personne ne croit au fait que les banques centrales laissent un grand pays faire faillite sur sa dette publique. Par ailleurs, les vraies crises sont nées du financement à court terme par le secteur privé d’actifs à long terme. A priori, aujourd’hui, les banques sont contraintes de se financer à long terme, les montants de la titrisation sont cinq fois moins importants que ceux négociés en 2007. Il reste donc le « narrow shadow banking », par exemple les trusts en Chine. Mais le risque de crise est plus faible qu’en 2017. Les enjeux sont plus climatiques, politiques et sociaux.

¹ Et si les salariés se révoltaient ?, Patrick Artus et Marie-Paule Virard, éd. Fayard, 176 p., 15 €, mars 2018.

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