Publication : L'actuariel Octobre 2018

John Haley

Il est l’homme d’une seule compagnie. Entré il y a plus de 41 ans chez Watson Wyatt, John Haley est depuis 20 ans à la tête du groupe devenu Willis Towers Watson. Actuaire de formation, il répond à l’actuariel.

Entretien réalisé par Marjorie Bertouille

Ses dates clés
L’actuariel : Votre entreprise et vous-même êtes au plus près de l’évolution des compétences actuarielles. Quelles sont vos recommandations ?

John Haley : La gestion des talents est sans nul doute le principal défi de l’entreprise moderne. Heureusement pour eux, les actuaires sont aujourd’hui très recherchés en raison de l’importance de la gestion des risques, de la prédominance de la finance et de la transition démographique. Mon conseil est de continuer à se former au fil de sa carrière pour rester au courant des évolutions de la science et des techniques actuarielles, notamment avec la montée en puissance des data scientists.

L’actuariel : Le big data et l’intelligence artificielle bousculent d’ailleurs la profession, tout comme l’ensemble de l’assurance et de la finance. Comment envisagez-vous ces changements ?

John Haley : À mon sens, le machine learning, le big data sont des domaines dans lesquels les actuaires seront impliqués. En matière de connaissance des risques, le machine learning nous permettra de mieux discerner les actions utiles et nécessaires à la protection contre les risques. Les actuaires devront repenser le secteur de l’assurance. Ce dernier dépend depuis toujours de l’incertitude. Or, avec le big data, notre connaissance du risque ne cesse de s’enrichir. Les données agglomérées deviennent des outils de prédiction. Elles amoindrissent notre capacité à nous tromper, de sorte que la notion d’aléatoire, qui définit l’assurance, disparaît. Par exemple, si l’on sait qu’une personne en possession d’un certain gène peut développer un cancer d’ici les trois prochaines années, cette maladie potentielle ne constituera plus vraiment un risque mais un fait sur lequel on a plus d’informations. Face à ces bouleversements, il n’y a pas de solution immédiate mais les actuaires vont devoir se pencher sur ces questions de prédictibilité.

L’actuariel : Sur quels types de métiers dans l’assurance et la réassurance les actuaires seront-ils le plus amenés à travailler ?

John Haley : Les actuaires deviendront probablement davantage des « managers du risque » qu’auparavant, dans le sens où, au lieu d’estimer ou de pricer des événements incertains très spécifiques, ils se soucieront plus de les anticiper. Dans ce contexte de plus grande prévention, l’apprentissage automatique va jouer un rôle primordial. D’autant que, dans un monde qui change vite, de nouveaux problèmes font régulièrement surface. Par exemple, la cybercriminalité n’existait pas vraiment il y a dix ans, aujourd’hui ce n’est pas encore un très gros marché mais, dans les cinq à dix prochaines années, ce sera gigantesque.

L’actuariel : Justement, comment évaluer ce nouveau risque ?

John Haley : C’est le problème. Pour le moment nous n’avons que peu de données. Mais les actuaires travaillent notamment sur la politique de provisions qui peut être mise en place. Car, pour les compagnies, quand un nouveau risque apparaît, sa couverture reste au départ modeste puis devient plus onéreuse. Aux États-Unis, dans les années 1950, lorsque les entreprises ont commencé à promouvoir des solutions de santé pour leurs employés, leur prise en charge au départ limitée s’est par la suite étoffée. Il en sera de même, je pense, avec la cybercriminalité. Plus les données seront affinées, plus les entreprises seront amenées à couvrir les dommages.

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