Publication : L'actuariel Numéro 5 Juin 2012

Les lourds enjeux du risque climatique

Muriel Jaouen

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Mutualiser les connaissances pour une meilleure prévention

Au-delà de leurs choix spécifiques d’organisation, les assureurs associent étroitement dans leur réflexion actuarielle les événements naturels et l’évolution climatique. En 2009, la Fédération française des sociétés d’assurances (FFSA) publiait une analyse de l’impact du changement climatique et de l’aménagement du territoire sur la survenance d’événements naturels en France. Le coût global des événements naturels pour la période allant de 1988 à 2007 (derniers chiffres connus) se monte à 34 milliards d’euros, soit 16 % des dépenses assurances-dommages des entreprises et des ménages français. C’est sur le champ des « événements extrêmes » que l’impact économique sera le plus net. « Les tendances du dernier rapport du Giec laissent augurer un doublement de la fréquence des événements extrêmes, pour un surcoût de 30 milliards d’euros à l’horizon 2030. Au total, l’indemnisation des dommages matériels liée aux événements naturels pourrait donc doubler pour atteindre 60 milliards d’euros », note Stéphane Pénet, directeur des assurances de biens et de responsabilité à la FFSA. Pour l’ensemble des acteurs impliqués dans la réflexion sur les impacts du risque climatique, il est indispensable de mener un travail de fond en matière de prévention. Une politique de prévention contre les inondations se gère au niveau d’une zone géographique. Elle englobe les permis de construire, la construction et l’entretien des digues, les systèmes d’évacuation des eaux, l’aménagement du territoire. Dans la plupart des États, c’est donc la responsabilité collective, locale, régionale ou nationale qui est impliquée.

« En France, sur le champ des événements extrêmes, ce sont les pouvoirs publics qui restent, dans 80 % des cas, les seuls à pouvoir agir sur une prévention et une protection efficaces », confirme Stéphane Pénet. Reste que les dispositifs de prévention prévus par le législateur ne sont pas toujours suivis de mesures effectives. La complexité des couches administratives de responsabilité et de décision y est sans doute pour beaucoup. Par ailleurs, une politique de prévention implique une vision exhaustive, homogène et cohérente des zones exposées aux aléas naturels et des enjeux humains et économiques associés. « La France ne manque pas d’experts, de modélisateurs, de climatologues de qualité sur ces différentes questions. Mais les connaissances sont trop dispersées et trop cloisonnées pour permettre une vision globale des expositions du pays. C’est pourquoi la FFSA a créé un Observatoire national des risques naturels. Il permettra de mettre autour d’une même table toutes les expertises et toutes les données existantes », explique Stéphane Pénet. Le constat est en effet accablant : en 2011, seulement 37 % des communes exposées à des crues importantes disposaient d’un Plan de prévention des risques inondation (PPRI) approuvé. Si les tempêtes constituent l’aléa climatique le plus coûteux sur ces vingt dernières années en France, les politiques publiques de prévention des tempêtes sont quasi inexistantes. La prévention passe par la multiplication des zones d’expansion de crues, l’accélération de la mise en place des PPRI. Et par une responsabilisation accrue des particuliers comme des entreprises. La FFSA appelle notamment à conduire une véritable réflexion sur le risque (particulièrement sur le risque inondation), qui amènerait les uns et les autres à s’interroger sur leur environnement avant même que la catastrophe ne survienne. Par exemple, les entreprises disposent-elles de plans d’évacuation de leurs locaux, de protection de leur outil industriel ou de sauvegarde de leurs systèmes informatiques ? Et savent-elles mobiliser leur personnel pour mettre rapidement ces plans à exécution ? Autant de situations qui, envisagées en amont, permettraient de mettre en oeuvre des mesures préventives salutaires.

Conflits d’intérêts éthiques et économiques

Si le système français, basé sur la répartition des rôles entre acteurs publics et privés, a montré une bonne résilience et fait preuve d’une certaine stabilité dans le temps, il le doit aussi à la relative modération de ses aléas climatiques et naturels. « L’Europe de l’Ouest et notamment la France bénéficient d’un climat particulièrement régulier avec une fréquence des événements extrêmes nettement plus faible qu’aux États-Unis. Je ne suis pas sûre que le système français fonctionnerait aussi bien outre-Atlantique », avance Valérie Villafranca, responsable de la gestion du risque chez Accenture. Le chiffrage des dommages résultant du risque climatique, à l’échelle de la planète, bute sur de nombreuses questions méthodologiques, économiques et éthiques. Comment répartir le coût dans le temps, dans l’espace et dans la population ? Quelles coopérations mettre en place pour aider les pays en développement à supporter ce facteur supplémentaire d’aggravation de la pauvreté ? En Afrique, continent très exposé aux catastrophes naturelles, les mécanismes assurantiels contre le risque climatique restent peu développés. D’où l’émergence d’initiatives qui sortent des techniques courantes.

À l’image de Planet Guarantee, lancé fin 2011 par PlaNet Finance avec le soutien d’ONG comme Oxfam, d’institutions de microfinance (IMF), d’assureurs comme Allianz Africa. L’objectif : assurer 60 000 agriculteurs avec un système d’« assurance indicielle ». Au lieu d’indemniser après dommage, ce qui suppose une vérification sur place, le système propose une modélisation de la variation du rendement en fonction de l’eau disponible dans le sol pendant la croissance de la plante. Moins coûteux qu’une vérification au cas par cas, ce modèle présente un autre avantage, souligné dans un rapport du Programme alimentaire mondial (PAM) et du Fonds international de développement agricole (Fida) : « Étant basé sur un indice vérifiable de façon indépendante, il peut également être réassuré, ce qui permet aux compagnies d’assurances de transférer efficacement une partie du risque aux  marchés internationaux. » Sur le continent africain, ce mode d’assurance basé sur des indicateurs météorologiques a de plus en plus d’adeptes du fait de sa transparence, comme l’explique Antoine Leblois, économiste au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired) : « Les compagnies utilisent des données météo qui entrent dans le calcul de l’indice et une fonction d’indemnisation qui en dépend. Bien que relativement ad hoc, ces dernières sont a priori univoques. Les deux parties (assureur et assuré) bénéficient ainsi d’une même information. Ce qui n’est pas le cas avec les assurances traditionnelles reposant sur un dommage aux récoltes, dont le calcul peut prêter à discussion. »

Les modélisations vacillent face aux récents phénomènes

Quant à l’évaluation des catastrophes, elle progresse peu à peu. Née dans les laboratoires de recherche des campus américains, elle a connu ses premières ébauches dans les années 1990 à la suite de l’ouragan Andrew. C’est avec Katrina, en 2005, que la modélisation est entrée dans un processus d’industrialisation aujourd’hui dominé par trois sociétés : AIR, EQECat et RMS. Mais les scénarios commercialisés rencontrent certaines limites. Si l’on analyse les trois grandes catastrophes de 2011 (Japon, Nouvelle-Zélande, Thaïlande), aucune n’avait été scénarisée. Pourquoi ? Parce qu’elles ont développé un niveau de complexité encore inédit, actionnant des dimensions multiples : naturelles, environnementales, économiques et humaines. « Les variables utilisées pour mesurer les risques reposent pour beaucoup sur des statistiques collectées dans le passé. Si l’on veut mieux provisionner, mais également mieux évaluer et mieux couvrir les risques, il faut définir de nouvelles mesures, moins stationnaires – basées sur des statistiques collectées dans le passé – et plus dynamiques – prenant en compte les phénomènes avérés d’évolutions climatiques », soutient Anne Eyraud-Loisel, responsable de la chaire « Actuariat responsable : gestion des risques naturels et changements climatiques » à l’Isfa. Les systèmes en place sont plus aptes à traiter une situation constatée qu’à prendre en compte et donc à préparer l’avenir. L’évaluation économique du risque climatique appelle donc une réflexion en profondeur quant aux mécanismes, à la ventilation des responsabilités et aux objectifs mêmes des modèles d’évaluation du risque climatique.