Publication : L'actuariel Numéro 5 Juin 2012

Les lourds enjeux du risque climatique

Muriel Jaouen

Lecture économique du réchauffement climatique

Ce fut la première lecture économique du réchauffement climatique. Publié en 2006, le rapport Stern, du nom de l’économiste et ancien vice-président de la Banque mondiale Nicholas Stern, a résonné comme un franc signal d’alarme : si les États tardaient à mettre en place les politiques adaptées et à investir 1 % du PIB mondial par an dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre, le coût du risque climatique pourrait atteindre entre 5 % et 20 % du PIB mondial chaque année. Une vision alarmiste qui a d’emblée divisé la communauté économico-scientifique. Approuvé par un aréopage de prix Nobel (Stiglitz, Mirrlees, Solow), le rapport a aussi fait l’objet de vives critiques. Des économistes nord-américains ont remis en cause les choix de Stern en matière de taux d’actualisation, mais également son traitement de l’incertitude climatique et de l’adaptation des populations futures… D’autres critiques, plus radicales, ont pointé un parti pris méthodologique biaisé : la teneur catastrophiste du diagnostic aurait visé à conforter la thèse d’une action forte et immédiate défendue par le gouvernement britannique, commanditaire du rapport. Mais en 2008, a contrario de ces pourfendeurs, Nicholas Stern reconnaissait avoir gravement sous-estimé l’ampleur du risque climatique. Et ses craintes ont même été accentuées par l’Indien Pavan Sukhdev dans un rapport publié en 2010 sur « l’économie de la biodiversité et des écosystèmes ». L’économiste y souligne en effet que la perte de la biodiversité coûterait 7 % du PIB mondial d’ici à 2050 et que le réchauffement climatique aurait des impacts terribles en termes humains et de qualité de vie si aucune décision d’envergure n’était mise en oeuvre.

La modélisation économique du risque climatique prête nécessairement à débats. Débats d’autant plus légitimes que les enjeux sont considérables bien que difficiles à calculer, les chiffres imputables uniquement au climat étant souvent intégrés dans un grand ensemble « catastrophes naturelles » qui prend aussi bien en compte les inondations et les tornades que les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques.

Ainsi, en 2011, l’ONU a enregistré 302 catastrophes naturelles qui ont provoqué le décès de 29 782 personnes. Elles ont aussi affecté quelque 260 millions d’êtres humains et infligé des coûts économiques jamais atteints, de l’ordre de 286 milliards d’euros dont une grande partie liée au séisme qui a touché le Japon. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) publié fin 2007, en cinq décennies, le nombre de catastrophes majeures a été multiplié par cinq, les pertes économiques consécutives par dix, les pertes que couvrent les assureurs par vingt. Faut-il pour autant lire dans ce tableau la marque d’une évolution du risque climatique ? L’association couramment établie entre les évolutions du climat et l’intensification des catastrophes naturelles procède davantage d’une logique inductive de bon sens que d’un lien causal scientifiquement avéré. De ce fait, elle peut entretenir une certaine confusion. « Toutes les études pointent une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements naturels sur une période récente. Mais s’agit-il véritablement d’une tendance ? Quelle est la part de la main de l’homme ? Nous n’avons pas toutes les réponses à ce jour et c’est un axe majeur de recherche », note Dominique Saccalais, directrice générale de Generali Réassurance Courtage. Quelle est la valeur réelle de constats qui portent au mieux sur des périodes de cinquante ou soixante ans, alors que la mesure de l’évolution du risque climatique suppose de travailler sur des tranches minimales de cent à cent cinquante ans ? « Il est difficile de distinguer, dans l’augmentation de la sinistralité, les effets du réchauffement climatique de ceux du développement de la matière assurée. L’expansion économique d’un pays entraîne la croissance de sa matière assurable, qui peut être plus rapide que celle du PIB dans les marchés développés. Par exemple : les ménages construisent des maisons de plus en plus grandes, ayant de plus en plus de valeur et sans cesse plus nombreuses pour répondre aux contraintes créées par l’éclatement des schémas familiaux », explique Henry Bovy, responsable modélisation et tarification chez Scor Global P&C. Quoi qu’il en soit, la récente multiplication d’événements naturels extrêmes soulève en soi de nombreuses questions quant au calibrage, voire au modèle économique, des mécanismes assurantiels, à l’échelle mondiale comme aux échelles locales. « Assurer une maison en France coûte environ 150 euros par an, avec une franchise équivalente si la maison est détruite. En Floride, les sommes atteignent 3 000 à 4 000 euros pour la police et 5 000 à 10 000 euros pour la franchise. Dès lors, on peut très bien imaginer que les particuliers, faute de moyens, renoncent à entrer dans ce système », note Henry Bovy.

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