Publication : L'actuariel Janvier 2019

Les français et l’argent. Je t’aime, moi non plus

Juliette Nouel

L’investissement au service de l’intérêt général

Les dérives court-termistes ont leur part dans l’aversion montante des actionnaires individuels envers les marchés. Réconciliation avec l’économie réelle, construction d’un avenir commun, la finance doit-elle changer de paradigme ?

«La plupart des actionnaires individuels sont aujourd’hui désabusés devant l’invalidation de leur stratégie long terme par les entreprises et l’énorme asymétrie entre leur capacité d’arbitrage et celle des hedge funds : ils ont l’impression de devoir se contenter des miettes.» Ce constat, posé par Alain Tourdjman, du groupe BPCE, explique en partie la désaffection des Français pour les placements à risque. Faut-il franchir un pas supplémentaire et nommer clairement les dérives financières du capitalisme, qui opposent de petits actionnaires individuels soucieux de gérer au mieux leur bas de laine à des professionnels des marchés ? Lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence en juillet dernier, Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin, ne s’est pas privé de pointer les pratiques de ces pros de la spéculation : «Ce n’est pas le capitalisme actionnarial en soi qui est en cause, c’est l’attitude et le profil qui a changé de nature dans bien des pays et en particulier en Europe.» Et de fustiger certaines pratiques liées à l’ingénierie financière, comme les ventes et les achats basés sur des algorithmes : «Des pratiques absolument invraisemblables, qui accroissent la volatilité, ce qui, au passage, n’est pas perdu pour tout le monde.» Conclusion de Jean-Dominique Senard : «Je crois qu’il faut faire attention. Il y a la perception, à tort ou à raison, de l’abandon de l’idée d’un avenir commun. Et ça, c’est grave.»

Auteur avec Nicole Notat du rapport « Entreprise et intérêt général » remis au gouvernement en mars dans le cadre de la loi Pacte, le président de Michelin n’est pas le seul à s’inquiéter de la situation. La plus haute hiérarchie de l’Église critique également – et avec virulence – le capitalisme financier, alimentant ainsi l’idée que le vieux fond catholique des Français pourrait être un frein à la spéculation. En mai 2018, une note émise par la Curie romaine accuse l’industrie financière d’être le «lieu où les égoïsmes et les abus ont une puissance de nuisance pour la communauté sans égale», et d’avoir une «capacité inévitable à influencer et, dans une certaine mesure, à dominer l’économie réelle». Quant au pape, il a évoqué lors d’un discours en 2015 en Bolivie «le désir sans retenue de l’argent qui commande». La finance doit-elle se remettre au service de l’intérêt général pour attirer de nouveau les actionnaires individuels ? C’est dans ce but en tout cas que le Secours catholique-Caritas France a publié en juin un rapport intitulé «La finance aux citoyens ». «L’objectif est d’abord de faire de la pédagogie sur les mécanismes de la finance pour que les citoyens puissent s’approprier cet enjeu, indique Grégoire Niaudet, chargé de projets plaidoyer international au Secours catholique. Mais le rapport avance également 14 propositions. Parmi elles : la séparation des activités bancaires entre d’un côté le dépôt et de l’autre le crédit, la mise en place d’une taxe sur les transactions financières, ou encore la création d’une instance de supervision mondiale.»

Une chose est sûre : les Français se tournent chaque année davantage vers l’épargne solidaire. Selon le dernier baromètre Finansol-La Croix, ils y ont consacré une somme record en 2017, soit 1,8 milliard d’euros. Record mais encore très marginale, l’épargne solidaire ne représentant au total que 11 milliards d’euros d’encours, c’est-à-dire… 0,23 % du patrimoine financier des Français.