Publication : Commodesk Mardi 12 Février 2013

« Orbite » va-t-il révolutionner le secteur de l’aluminium ?

Un nouveau procédé permet d'extraire de l'alumine de la bauxite selon la méthode classique, mais également de récupérer l'alumine de l'argile alumineuse et des boues rouges.

Marine Couderette

Orbite Aluminae, une entreprise canadienne, a produit fin décembre 2012 sa première tonne d’alumine de haute pureté dans son usine de Cap-Chat, au Québec. Après sept ans de recherche, le procédé est au point. Il permet d’extraire de l’alumine de la bauxite, la méthode classique, mais aussi de récupérer l’alumine de l’argile alumineuse et des boues rouges.

Pour extraire l’alumine de la bauxite, la quasi-totalité des entreprises se servent du procédé Bayer. La bauxite est dissoute dans de la soude caustique, une partie de l’alumine est récupérée et le reste est gardé sous forme de déchets toxiques appelés boues rouges. Le nouveau procédé Orbite permet d’extraire toute l’alumine de la bauxite et de produire très peu de résidus.

« Cette méthode permet d’extraire le silicium dès le début, or c’est le silicium qui est à l’origine des boues rouges » explique Richard Boudreault, président d’Orbite Aluminae. Avec l’acide hydrochlorhydrique, utilisé dans ce processus, l’entreprise peut également récupérer les autres composants du minerai : environ 50% de silicium et de titane, 25% d’alumine, 7 à 8% d’oxyde de fer, 1 à 2% de magnésium, moins d’1% de terres rares sont extraits et le peu de liquide restant est filtré.

L’alumine est actuellement extraite de la bauxite, mais le procédé Orbite permet également d’exploiter l’argile alumineuse. Elle n’était pas traitée auparavant car, avec le procédé Bayer, près de 80% de l’argile alumineuse finissait en boues rouges. Le Québec importe 5 millions de tonnes d’alumine par an pour sa production d’aluminium (troisième producteur mondial). Mais ses sous-sols sont riches en argile alumineuse. Orbite Aluminae veut miser sur ce secteur et prévoit la construction de dix usines de traitement d’argile alumineuse d’une capacité de 500.000 tonnes d’alumine chacune. Les travaux de construction des deux premières devraient démarrer cette année.

Un processus de recyclage des boues rouges

Autre innovation, le procédé Orbite s’applique aussi directement aux boues rouges. Ces déchets sont chargés en métaux lourds et leur acidité les rendent très corrosifs, ils peuvent être toxiques pour l’homme. En moyenne, pour une tonne d’alumine extraite, deux tonnes de boues rouges sont produites avec les méthodes actuelles. Les stocks mondiaux s’élèveraient déjà à trois milliards de tonnes de boues rouges.

Or dans les boues rouges, il peut rester 20 à 25% d’alumine ainsi que d’autres métaux et terres rares. La partie recyclage a été déléguée par Orbite à Veolia Propreté et vise principalement le marché européen : « en Europe il y a de nombreux lacs de boues rouges abandonnés, nous pourrions établir des partenariats avec les entreprises qui ne savent pas où stocker leurs déchets mais aussi avec les gouvernements des pays où l’industrie de l’alumine a été abandonnée » explique le directeur d’Orbite Aluminae.

Le stockage de ces déchets est, en effet, une problématique majeure dans le secteur de l’alumine. Certaines usines déversent directement leurs boues rouges dans la mer comme au large de Cassis, avec l’usine de Gardanne. En une cinquantaine d’années, plus de 30 millions de tonnes de boues rouges ont été jetées dans la mer Méditerranée.

La plupart des usines les stockent dans des bassins à ciel ouvert où elles sèchent et deviennent solides. Avec des risques majeurs tels que l’inhalation de poussières toxiques en cas de fort vent et le déversement de ces bassins sur les habitations proches des lieux d’exploitation en cas d’accident ou de fortes pluies. La catastrophe d’Ajka en Hongrie illustre ces risques, la rupture d’un mur de soutainement d’un bassin de stockage, en 2010, avait entrainé le déversement d’un million de mètres cubes de boues rouges. Sept communes ont été englouties, entraînant la mort de onze personnes, l’hospitalisation de centaines de blessés et la contamination de la faune et de la flore sur 800 hectares.

Les limites du procédé

La mise en place du procédé Orbite est très coûteuse et ne peut s’adapter aux usines déjà existantes. Elle nécessite donc la construction de nouvelles infrastructures. En revanche, sur le long terme, son utilisation serait plus économique que la méthode actuelle : « cela nous coûte 180$ d’extraire une tonne d’alumine contre 280$ en moyenne avec le procédé habituel » s’enthousiasme Richard Boudreault. Reste à savoir si, au vu de la crise actuelle du marché de l’aluminium (son prix a chuté de 30% au cours de l’année 2011), les entreprises investiront dans de nouvelles infrastructures pour extraire de l’alumine.

Orbite Aluminae a décidé de garder son nouveau procédé pour sa propre production au Québec. Il y traitera majoritairement de l’argile alumineuse et concentrera une partie de ses activités sur  la l’alumine de haute pureté, élément indispensable à la fabrication des LED, un marché porteur selon les termes de son directeur.
A l’étranger, des licences seront accordées aux compagnies souhaitant exploiter de la bauxite ou de l’argile pour produire de l’alumine ou recycler les boues rouges. Des négociations sont en cours avec Rusal pour ses futures exploitations en Sibérie et avec l’Indien Nalco pour le recyclage de ses bassins de boues rouges qui débordent en période de forte mousson, mais aucune date de lancement n’a encore été évoquée.

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