Publication : Commodesk Vendredi 8 Janvier 2013

La farine turque est jugée trop compétitive

La Turquie rivalise avec les autres producteurs mondiaux au point d'être aujourd'hui le deuxième exportateur mondial.

Marine Couderette

L’Indonésie vient d’annoncer une taxe de 20% sur la farine de blé importée de Turquie. Moins chère que le blé acheté par les meuniers indonésiens, la farine turque rivalise avec la production locale, tout comme avec les autres producteurs mondiaux.

La Turquie, championne de la farine mais pas du blé

La Turquie, deuxième exportateur mondial de farine derrière le Kazakhstan, en a vendu 1,8 million de tonnes, sur les onze premiers mois de 2012, selon les statistiques gouvernementales. Le pays  compte entre 700 et 1.000 minoteries dont un tiers serait dédié à l’exportation. Le prix de la farine turque varie de 340 à 510 dollars la tonne à l’export, d’après un rapport de l’USDA de mai 2012.

La concurrence pour les autres pays exportateurs de farine est rude. « La différence de prix à l’exportation entre la farine turque et la farine européenne est de l’ordre de 50 à 70 $ par tonne, selon la qualité » note Elodie Rubio, la secrétaire générale du syndicat professionnel des meuniers exportateurs français.

La Turquie n’est pourtant pas un grand producteur de blé : « elle produit, en moyenne, 20 millions de tonnes de blé et 30 millions de tonnes de farine par an » précise Aydan Tezcan, conseillère export chez Ubifrance en Turquie. En 2012, la production de blé en Turquie aurait été de 15 à 17,5 millions de tonnes pour 7,8 millions d’hectares semés, le pays doit donc importer du blé pour satisfaire sa demande interne et ses exportations de produits finis (farine mais aussi pâtes alimentaires).

Pour cela, la Turquie se fournit en blé au moindre coût auprès de l’Ukraine, de la Russie et du Kazakhstan. Il est acheminé par des bateaux dont la capacité ne dépasse pas 5.000 tonnes jusqu’au port de Samsun (Mer Noire), puis transporté par camions vers les lieux de stockage.

Le TMO, outil gouvernemental pour gérer la filière farine

L’Office des Céréales Turc (TMO) est une entreprise d’État qui détient le monopole sur les importations de blé et se fournit également auprès des producteurs turcs. Il achète le blé de Russie à 280 dollars la tonne et celui des producteurs locaux entre 315 et 386 dollars la tonne, puis le revend aux meuniers 233 dollars la tonne soit bien en dessous du prix d’achat initial.

Le TMO aide donc la filière pour que la farine turque soit la plus compétitive possible sur le marché à l’export. En 2012, les exportations turques de farine ont généré ainsi 781 millions de dollars, selon Aydan Tezcan, tandis que le gouvernement s’est fixé pour objectif en 2023, des revenus d’exportations à hauteur de 500 milliards de dollars, dont 2 milliards en provenance des meuniers.

Les autorisations d’importation à l’équivalent pour le blé sont attribuées par le gouvernement et exemptent les meuniers de droits de douane, à condition qu’ils exportent autant de farine que de blé acheté. Cependant, ils ne sont pas tenus de la fabriquer à partir du blé importé. Les meuniers peuvent donc aussi utiliser le blé turc de moindre qualité pour produire la farine à exporter.

L’Indonésie fait partie des clients qui préfèrent cette farine moins chère, en 2011-2012, 25% des exportations turques de farine étaient destinées à ce marché. Le premier acheteur, l’Irak,(45% des exportations)  bénéficie de tarifs préférentiels par son statut de partenaire historique. Pendant la guerre en Irak, la Turquie était le premier fournisseur de farine pour l’aide alimentaire, entre 2005 et 2006, ses exportations de farine vers l’Irak ont augmenté de 95% pour s’établir à 2,9 millions de tonnes.

Une « concurrence déloyale »

En janvier 2012, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) publiait son « Examen de la politique commerciale de la Turquie », il en ressortait que « la Turquie n’a pas présenté à l’OMC de notification concernant le soutien à l’agriculture depuis 2002 ». Pourtant, selon l’USDA, le gouvernement turc aurait aidé, en 2012, les producteurs de blé à hauteur de 225 livres turques par hectare (96 euros) pour l’achat des engrais, de l’essence, les analyses de sol… Ce qui constituerait une hausse par rapport aux 90 livres turques (38,5 euros) versées en 2006.

Le rapport de l’OMC précise également que les pertes des entreprises d’État commercialisant des produits de base tels que les céréales « ont été compensées par des transferts provenant du Trésor turc ». Selon l’Organisation de coordination et de développement économiques (OCDE), le gouvernement turc, se justifie en invoquant les « obligations de services ».

Jusqu’alors, le TMO est défini comme une entité commerciale privée et ses emprunts ne sont pas enregistrés comme dette des administrations publiques, ni par l’OCDE, ni par la Turquie. Cependant, cet organisme ne fonctionne que par emprunt pour soutenir la filière agricole. Sa dette est donc incluse dans celle, plus globale, du secteur public, mais pas ses dépenses.

Les grands producteurs de blé et de farine, comme les États-Unis et l’Union européenne, reprochent à la Turquie d’utiliser un système injustifié. L’association nationale de la meunerie française parle de « concurrence déloyale des meuniers turcs sur les destinations importantes ». Une concurrence qui risque de s’accroître, puisque la Turquie est à la recherche de nouveaux partenaires, en Afrique notamment, là où se trouvent les acheteurs traditionnels de la farine européenne.

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