Publication : L'actuariel Octobre 2017

Fintechs & assurtechs : les aiguillons de l’innovation

Maîtrise des innovations technologiques, du monde digital, de modèles alternatifs : les fintechs et les assurtechs expérimentent et modifient le business model classique. L’apparition de ces start-up force les acteurs traditionnels à se réinventer et les régulateurs à envisager des ajustements. État des lieux d’un marché en mutation.

Coralie Baumard

« Oubliez tout ce que vous savez sur l’assurance », annonce Lemonade dans son slogan. La promesse de cette assurtech américaine : assurer un client en 90 secondes et payer les frais d’un sinistre en trois minutes. Après la banque et la finance, les start-up s’attaquent au monde de l’assurance en utilisant des technologies innovantes. Si toutes les sociétés n’ont pas pour ambition d’être disruptives, elles font bouger les lignes dans des secteurs matures, obligeant les acteurs traditionnels à se saisir d’un phénomène devenu international. Preuve de l’importance grandissante des assurtechs, les investissements au niveau mondial atteignent un niveau record cette année. Leur volume a augmenté de 248 % au deuxième trimestre 2017, pesant ainsi pour 985 millions de dollars selon la société d’analyse de données financières CB Insights. L’Europe n’est pas en reste. « En Suisse, les assurtechs représentent en 2016 plus de 60 % de l’investissement capital risque, qui atteint 60 millions de francs suisses », note Jean Brunet, actuaire certifié IA, fondateur d’Actuarion Consulting. Des investissements qui se doublent d’une volonté politique. « Le gouvernement suisse souhaite attirer les fintechs en facilitant les démarches d’installation. Le Conseil fédéral a récemment adopté toute une série de mesures (ordonnance sur les banques du 5 juillet 2017) visant à faciliter le lancement de fintechs. Une des décisions phares est de créer un espace d’innovation bancaire exempt d’autorisation administrative. C’est ainsi que Zoug, une ville située à quelques kilomètres de Zurich, est en train de devenir un hub mondial de crypto-monnaie », ajoute-t-il.

Innover dans les parcours clients

À travers des plateformes digitales, les start-up innovent en particulier sur la qualité de service, la formation des parcours clients… « Les fintechs et les assurtechs sont plus dans une logique de distribution que de création de produits. Une peur des banques et peut-être des assureurs à l’avenir, c’est de se retrouver dans un marché où la relation client a été monopolisée par ces sociétés », analyse Thibault Verbiest avocat spécialiste du droit du numérique, associé du cabinet DS Avocats et coauteur de Fintech et Droit. Quelle régulation pour les nouveaux entrants du secteur bancaire et financier ? (RB Édition). Face à ces nouveaux entrants, les acteurs traditionnels « sont obligés de réagir ne serait-ce qu’en termes de communication. Mais, dans la pratique, la transformation est beaucoup plus difficile pour deux raisons. La première est la dette technologique des acteurs traditionnels, qui utilisent des systèmes informatiques anciens. Le seconde vient du poids de la réglementation à laquelle ils font face et qui les empêche d’être agiles », évalue Serge Darolles, professeur de finance à l’université Paris Dauphine.

Accélérer la transformation digitale

Constitution d’un incubateur, partenariats, rachats, création de fonds d’investissement spécifiques pour tirer parti de ce bouillonnement technologique, les grands acteurs ont plusieurs cordes à leur arc. « Les fintechs nous permettent de comprendre intimement les évolutions des usages et des technologies et ainsi d’accélérer notre transformation, explique Gilles Scaramiglia, directeur du digital et de l’innovation Aviva France. Elles peuvent contribuer à notre croissance de trois manières complémentaires : tout d’abord en tant qu’experts pour nous aider à appréhender de nouveaux business. Puis en tant que partenaires pour apporter des briques « clé en main » qui s’intègrent dans notre proposition de valeur et l’enrichissent comme c’est le cas de Fundvisory, notre partenaire “robo-advisor”. Enfin, en tant que prestataires, nous avons par exemple travaillé avec des sociétés innovantes qui utilisaient l’intelligence artificielle pour répondre à la problématique de la déshérence. » La société s’est également dotée d’un fonds d’investissement spécifique de plusieurs millions d’euros. « Notre objectif n’est pas de dépenser tous azimuts ni de suivre les effets de mode, mais d’entrer au capital d’entreprises dont nous sommes convaincus qu’elles peuvent améliorer à court terme notre proposition de valeur et dont nous pouvons réciproquement accélérer le développement en leur donnant accès à nos ressources, notamment notre large base de clients », affirme Gilles Scaramiglia.

Au lieu de recourir à des partenaires extérieurs pour expérimenter, certaines sociétés ont décidé de miser sur leurs propres salariés. Société Générale Insurance a ainsi initié en juin 2016 son projet de start-up interne Moonshot-Internet. Lancée en mars 2017 et détentrice d’un statut de courtier et de société de services, Moonshot-Internet élabore des produits contextuels en BtoBtoC pour des partenaires e-commerçants. Le démarrage de l’activité commerciale est prévu dans les prochains mois. L’équipe de Moonshot a 18 mois et un budget potentiel de 6 millions d’euros pour faire ses preuves. La société, d’une dizaine de salariés, dispose désormais de ses propres locaux mais entretient des rapports étroits avec Société Générale Insurance. « Nous sommes intégrés au comité de direction avec Alban Lavril, codirecteur général de Moonshot-Internet, et nous avons mis en place des procédures allégées qui nous permettent de fonctionner comme une start-up. Nous essayons d’allier le meilleur des deux mondes. Par exemple, grâce à Société Générale Insurance, nous bénéficions au quotidien d’expertises pour anticiper au mieux la transposition du règlement général sur les données personnelles, ce qui est fondamental quand on travaille avec des e-commerçants », observe Alexandre Rispal, codirecteur de Moonshot-Internet. Le projet est un moyen pour Société Générale Insurance de disposer d’un retour d’expérience, de tester de nouvelles méthodes de travail et, si le succès est au rendez-vous, de créer à terme une usine à produits. Moonshot, une preuve pour Daniel Haguet, professeur de finance à l’Edhec, que « les assureurs sont en train d’intégrer la tendance des assurtechs plutôt que de s’opposer à elle ».
Une nécessité à l’heure où le digital permet à de nouveaux assureurs d’émerger. Alan est le premier assureur indépendant agréé par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) depuis trente ans. Il propose aux entreprises et aux indépendants une couverture santé et une offre prévoyance 100 % numérique. « Le marché de la complémentaire santé est très important, avec des utilisateurs peu satisfaits de la qualité de service. Nous pensons qu’il y a de la place pour un nouvel acteur comme Alan », indique Fabrice Staad, actuaire associé IA, vice-président Actuary and Insurance Products d’Alan. Un assureur digital qui n’a pas bénéficié d’un traitement de faveur pour obtenir son agrément, en octobre 2016. « Il a fallu présenter un dossier qui comportait toutes les garanties financières, en matière de gouvernance et de compétences, pour que l’autorité de contrôle nous le délivre. Pour cela, nous avons levé 12 millions d’euros et avons constitué une équipe mêlant assureurs et ingénieurs de premier plan », détaille Fabrice Staad. La start-up a choisi de s’entourer de partenaires expérimentés. « Nous sommes accompagnés par quelques réassureurs, notamment Swiss Re. Nous avons su nous entourer de grands noms de l’assurance de personnes, comme CNP Assurances, pour pouvoir nous développer le plus rapidement possible », annonce Fabrice Staad.

Mais, sur le marché, Alan fait figure d’exception. Pour innover, les fintechs ou les assurtechs choisissent généralement des modèles plus légers, comme le Managing General Agent (MGA) et Risk Carrier, un modèle alternatif qui leur permet de créer une structure sans être soumis aux mêmes obligations qu’un assureur. « Le MGA n’est pas un nouveau business model, mais cela permet de contourner un peu la barrière réglementaire. Ces start-up se comportent comme une agence de souscription pour le compte d’un assureur. Elles s’occupent de la conception des produits, de la définition des tarifs, de la vente. L’assureur se contente d’offrir sa capacité financière et s’occupe de toute la gestion administrative et réglementaire », détaille Jean-Luc Bourgault, Chief Underwriting Officer chez New Re. Une configuration particulièrement adaptée aux start-up digitales car elle nécessite moins de capital et de temps pour développer une affaire en assurance. « Aujourd’hui les demandes de réglementation sont plus élevées et les coûts pour obtenir un bilan également. Ce modèle alternatif devient donc plus attractif », admet Philippe Regazzoni, créateur d’une assurtech suisse.

Le MGA est particulièrement utilisé au Royaume-Uni. « De nombreuses start-up choisissent de devenir MGA notamment lorsqu’elles proposent des produits innovants ou qu’elles se concentrent sur la gestion des sinistres. Plutôt que de se comporter en simples courtiers, elles veulent et ont besoin de plus de contrôle », indique Sam White, la PDG de Pukka, un MGA britannique qui (suite de la page 36) propose une solution d’assurance innovante pour les véhicules utilitaires. « Vous devez être bien financé, et le prix est élevé pour que votre projet décolle. La régulation est importante et vous devez mettre beaucoup de choses en place pour vous assurer que vous êtes bien protégé, dans un marché assez sophistiqué », précise Sam White. Si le modèle offre des avantages, trouver le bon partenaire n’est pas toujours évident. Gefion Insurance, un assureur danois spécialisé dans l’assurance des MGA, fournit le capital et porte les risques de Pukka. « Ils sont progressistes et partagent notre vision du futur. Pour un MGA, il est toujours plus difficile de trouver et de conserver une bonne capacité financière », témoigne Sam White.

Le réassureur tire son épingle du jeu

En France également, certaines assurtechs cherchent à avoir le plus de délégations possible de la part des assureurs. C’est le cas de Météo Protect, une société née en 2011, qui propose une assurance indicielle sur les risques météorologiques. Elle travaille avec de grands acteurs comme Liberty Specialty Markets, Munich Re, Axa, Swiss Re, Scor, Sompo ou Axis. « Les assureurs ou les réassureurs sont pour nous des fournisseurs de capacité, des preneurs de risques. Ils n’ont pas forcément de grandes équipes pour traiter un volume d’affaires important ou faire mûrir des clients vers un projet de couverture particulier. Il est donc important qu’en tant qu’intermédiaires nous disposions d’une capacité à préparer les prix et à avoir une idée précise des prix qu’accepteraient nos différents partenaires. Pour certains réassureurs, notre collaboration va jusqu’à une délégation d’autorité. Pour l’un d’entre eux nous possédons un statut de coverholder du Lloyds, ce qui nous permet d’accepter des contrats en son nom sans avoir à le contacter systématiquement », explique Bernard Finas, actuaire associé IA, directeur de la souscription de Météo Protect. Un partenariat qui permet à de grands réassureurs d’accéder à des marchés qu’ils ne toucheraient pas spontanément. « Leurs équipes sont focalisées sur les grands comptes et les transactions avec des montants très importants. Nous allons leur apporter un volume d’affaires constitué d’affaires de taille moyenne voire petite dans certains cas. Aucun des grands réassureurs n’ira proposer des solutions à des agriculteurs de taille moyenne comme sur nos plateformes », précise Bernard Finas. Les start-up innovantes sont donc une vraie occasion pour le réassureur d’accéder à de nouveaux segments d’affaires. « Nos clients, les assureurs traditionnels, nous cèdent de moins en moins de risques, ils ont moins besoin de réassurance parce que leurs capacités financières ont augmenté. En revanche ces nouveaux acteurs ont besoin de réassurance parce qu’il y a du risque et que leurs activités sont nouvelles. Bien souvent, ils travaillent avec un porteur de risque qui leur prête leur bilan et ce dernier a également besoin de réassurance », confie Jean-Luc Bourgault.

Vers une réglementation européenne

La question du statut reste néanmoins un point sensible entre les start-up et les acteurs traditionnels. « Ces dernières années, plusieurs statuts ont émergé. Ils n’ont pas tous été conçus pour des sociétés innovantes mais ils sont utilisés par des fintechs ou des assurtechs justement parce que ce sont des statuts légers », explique Thibault Verbiest. Le robot conseiller automatisant le conseil financier est pour le spécialiste du droit un exemple qui illustre bien cette nouvelle configuration. Conseil en placements, achats de produits financiers ou d’assurances, ces robots permettent à leurs clients de réaliser différentes activités. « Les plateformes qui les proposent bénéficient aujourd’hui de statuts très légers, considère Thibault Verbiest. Pour les produits financiers au sens strict, lorsqu’elles font simplement du conseil, un statut de conseiller en investissement financier est généralement suffisant. Si la société fait du placement en assurance-vie, comme le propose par exemple Yomoni, il faut le cumuler avec un statut de courtier en assurances. Or, en France, ce statut permet de faire de la gestion déléguée d’assurance-vie et du placement au nom du client. Aux États-Unis, le marché des robots conseillers connaît un fort essor. En France, cela reste assez limité mais cela peut tout à fait exploser. »

La Commission européenne s’est emparée de la question en organisant une consultation sur les fintechs qui s’est clôturée à la mi-juin. L’objectif étant de déterminer si le cadre réglementaire et prudentiel est adapté et quelles actions pourraient être nécessaires à l’avenir. Les changements n’en sont qu’à leurs balbutiements.

Cliquez ici pour lire la suite du dossier