Publication : L'actuariel Numéro 8 mars 2013

Entretien avec Réné Ricol

Président de Ricol Lasteyrie

Florence Puybareau

L’actuariel : En tant que conseil de compagnies d’assurances et de banques, trouvez-vous les nouvelles règles prudentielles adaptées à la situation économique actuelle ?

René Ricol : Concernant les règles prudentielles, il y a plusieurs observations à faire. Les normes deviennent de plus en plus compliquées à comprendre et à mettre en œuvre et peuvent faire l’objet d’interprétations qui les rendent dangereuses. Il y a une procyclicité liée à la combinaison des normes comptables et des normes prudentielles. Pour éviter la procyclicité des normes comptables internationales et des normes prudentielles, il faut changer la gouvernance de l’organisme de normalisation qu’est l’IASB et faire en sorte que les représentants des normes prudentielles soient mieux intégrés. Il faudrait en fait hiérarchiser avec au sommet la Banque centrale, puis les superviseurs des banques et assurances ainsi que les régulateurs des marchés financiers et, enfin, le normalisateur comptable. Les normes comme Bâle 3 accentuent les contraintes de ratios de liquidité et de solvabilité des banques. C’est le contraire de ce qu’il faut faire en période de crise. Cela va obliger les banques à être plus sélectives dans les crédits, ce qui ne favorise pas la reprise. Nous sommes dans une situation paradoxale puisque, par rapport à 2008, la situation des banques s’est aujourd’hui largement assainie. Quant à Solvabilité II, l’approche a été reportée mais elle pousse également les assureurs à se désintéresser des entreprises pour investir plutôt dans les dettes souveraines.

L’actuariel : Les actuaires ont-ils une place à prendre dans l’innovation et la recherche comptable ?

René Ricol : Oui, les actuaires ont une place à prendre. Ils exercent un métier indispensable. Je pense même que la profession doit accentuer encore davantage son approche du risque. Car face à la sophistication des produits, ils sont les seuls à donner une vraie appréciation des risques avec compétence.

L’actuariel : Quelle vision portez-vous sur les nouvelles règles de gouvernance des entreprises ?

René Ricol : Il faut distinguer les règles de gouvernance et les règles comptables. Les premières ont mis l’accent sur l’indépendance : indépendance des auditeurs, des membres de boards… Mais il y a eu un dévoiement de ces règles et cela a entraîné des erreurs. Pour éviter cela, la première condition est d’avoir des gens compétents et intègres. Mieux vaut l’intégrité que l’indépendance. Les normes internationales, pour leur part, se sont ajustées au monde financier qui est devenu totalement court-termiste. Ces normes traduisent cette situation de fait jusqu’à l’absurde, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis ou en Asie. Il faut remettre les choses dans le bon ordre. L’ordre, c’est le banquier central d’abord et des superviseurs qui doivent avoir un droit de regard sur la définition des normes comptables. C’est dans cet esprit qu’il est nécessaire de poursuivre la réforme de la gouvernance et du fonctionnement de l’IASB. Mais la situation évolue et la nomination de Michel Prada est un bon signe.

L’actuariel : Le contexte économique des pays européens est très diversifié notamment en termes de fiscalité… Peut-on alors construire une Europe forte économiquement ?

René Ricol : Il n’y aura pas de véritables régulations tant que tout le monde n’adoptera pas les mêmes règles du jeu. Tant qu’il y aura des paradis fiscaux, et des paradis sans réelle régulation, ce qui est pire, nous serons absolument incapables de nous garantir d’un risque financier majeur. En Europe, il doit y avoir deux niveaux de solidarité : celui de l’Europe et celui de la zone euro. Il faut assouplir les règles de la Commission européenne qui sont des freins à la croissance et, inversement, renforcer l’homogénéité des règles au sein de la zone euro.

L’actuariel : Le gouvernement a créé la BPI pour accompagner les PME et les ETI françaises. Quels sont ses principaux défis ?

René Ricol : La BPI est une initiative intéressante qui devrait faciliter pour les entreprises la compréhension des dispositifs susceptibles de les aider dans leur financement et leurs investissements. La chance de la BPI est qu’elle va s’appuyer sur les structures existantes qui ont fait leurs preuves dans l’accompagnement des entreprises (comme CDC entreprises, le FSI ou Oseo…) et elle va pouvoir donner de l’air aux banques qui doivent limiter certains de leurs investissements à cause de Bâle 3. Par ailleurs, elle donne confiance dans les entreprises. Mais, pour financer l’innovation et le capital-risque, la BPI doit revendiquer un vrai droit de regard sur l’ISF PME. C’est un moyen de passer de petits investissements à de gros investissements sans lesquels les « start-up » innovantes ne pourront pas vraiment se développer.

(…)