Publication : L'actuariel 13 Juin 2014

Entretien avec Stéphane Pallez

Présidente-directrice générale de la CCR

Propos recueillis par Florence Puybareau

L’actuariel : Pourquoi avoir déclaré que les résultats 2013 de la CCR étaient très satisfaisants, malgré une baisse de 13 % du résultat net à 210 millions d’euros ?

Stéphane Pallez : Oui, historiquement, les résultats de 2013 sont très satisfaisants. Ils s’inscrivent dans un contexte général où les rendements financiers sont très bas, et nous n’avons bénéficié d’aucun élément exceptionnel ni réalisé des plus-values à un niveau exceptionnel comme ce fut le cas en 2012. L’ensemble de nos activités est rentable, qu’il s’agisse de notre activité de marché ou de réassurance publique. Je rappelle que notre objectif ne peut se réduire à augmenter les résultats tous les ans car nous sommes un réassureur détenu par l’Etat avec des missions d’intérêt général de long terme pour la majorité de notre activité.

L’actuariel : Est-ce à dire que 2013 fut une année de faible sinistralité?

Stéphane Pallez : Non, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de sinistralité. Pour la France, 2013 fut une année plus chargée que 2012 en catastrophes naturelles mais la sinistralité n’a pas été extrême. Nous avons eu des évènements fréquents, intenses sur le plan local mais le coût global reste bien inférieur à celui d’années comme Xynthia. Sur notre portefeuille de réassurance de marché, 2013 a été marquée par les inondations en Allemagne ainsi qu’au Canada où elles ont pris un caractère historique. Nous avons pris notre part de ces catastrophes mais celle-ci a été plus faible que notre part de marché. Cela tient à notre politique de risque qui est prudente et que nous avons su bien gérer. Ce sont des marchés sur lesquels nous restons très présents, en étant attentifs à nos clients et à la qualité de la souscription.

L’actuariel : Et comment s’annonce 2014 en France ?

Stéphane Pallez : Le coût des inondations que nous avons eu en début d’année 2014, notamment sur la façade atlantique, pourrait s’approcher de la moyenne des coûts annuels marché des 10 dernières années, soit environ 500 millions d’euros.

Ces évènements se sont produits très tôt dans l’année et il est rare que nous n’ayons pas de période d’inondations en juin et en octobre/novembre. A priori 2014 pourrait donc être une année couteuse en terme d’inondation.

L’actuariel : CCR opère dans un dispositif mixte. Quelle est la pérennité de ce système ?

Stéphane Pallez : Ce dispositif est d’abord le choix de l’Etat, actionnaire à 100% de la CCR, d’avoir un réassureur qui exerce les deux activités afin de mieux remplir sa mission. L’activité majoritaire étant celle de réassureur public. L’activité de marché permet à CCR d’être un réassureur pleinement « dans le marché ». Pour ma part, j’adhère à ce choix. Pour que le système fonctionne bien, il faut du professionnalisme et de la clarté. Notre activité exercée dans le cadre de la réassurance publique est régie par des textes de loi, des conventions et, gérée dans une comptabilité analytique séparée. De même, les relations que nous entretenons avec nos clients dans les deux activités sont séparées. Nous n’avons pas les mêmes équipes et nous ne sommes pas dans le même type de gestion. Dans le cadre public, nos obligations sont différentes de celles d’un réassureur privé. Par exemple, en réassurance des catastrophes naturelles, nous n’avons pas le choix de nos clients : tous les assureurs exerçant en France peuvent venir se réassurer chez CCR. Quant à l’activité de marché, elle est minoritaire et elle est strictement encadrée. C’est à dire qu’elle doit être rentable et maitrisée.

L’actuariel : Où en être vous par rapport à Solvabilité II ?

Stéphane Pallez : Nous nous y préparons depuis longtemps et nous sommes donc en phase avec le calendrier. Ce qui est positif maintenant, c’est d’avoir une échéance précise dans la mise en œuvre de ce projet. Nous avons cependant anticipé Solvabilité II dans le mode de pilotage de l’entreprise. Depuis deux ans nous présentons au Conseil d’administration ce que nous devrons faire dans le cadre de l’ORSA, c’est à dire la mesure de notre appétence au risque et une allocation de notre budget de risques par activité. Solvabilité II est donc déjà un instrument de pilotage opérationnel et de gouvernance de l’entreprise et à ce titre, mobilise beaucoup de ressources. Par ailleurs, comme nous sommes gestionnaires de grands risques pour l’Etat, nous sommes investis dans la modélisation de ces risques et nous sommes donc assez naturellement dans une démarche « Solvabilité II ».

L’actuariel : Un rapport publié dans la revue Nature Climate Change estime que le cout des inondations en Europe sera multiplié par plus de 5 par rapport à aujourd’hui. Comment CCR se prépare à ce genre d’aléas ?

Stéphane Pallez : En France, nous ne pouvons pas faire complètement le lien entre changement climatique et accroissement des coûts sur les évènements passés. Mais il y a aujourd’hui des indices ou des faits qui peuvent constituer des faisceaux de présomption de ce lien. Ce qui est certain c’est que nous assistons à l’élévation du niveau des océans qui a un impact sur les bordures côtières et la France est particulièrement concernée. Nous devons impérativement projeter les scénarios actuels en matière de changement climatique pour déterminer l’impact potentiel sur les risques et le coût des catastrophes naturelles afin de nous préparer pour éviter les scénarios les plus dramatiques. Nous avons commencé à le faire en matière de sécheresse avec Météo France en nous appuyant sur les scénarios du GIEC. Ce sont des projections à horizon 2050 car dans le domaine du climat, les effets sont très longs et nous devons agir maintenant si nous voulons influer sur des résultats qui se produiront dans 50 ou 100 ans. De ces scénarios, nous avons déduit que l’épisode caniculaire de 2003 pourrait se produire une année sur 2 au-delà de 2050 ou une année sur 4 dans le meilleur des cas. Nous avons le temps de nous y préparer mais oui, le changement climatique peut avoir un impact très significatif tant pour l’économie que pour la société française. Et nous allons continuer à travailler sur ce type de scénarios avec nos partenaires scientifiques.

L’actuariel : Et sur le risque terrorisme, qu’en est-il ?

Stéphane Pallez : Le schéma de couverture entre l’Etat, les assureurs et la CCR a été renégocié en 2012 pour cinq ans. Cela donne une bonne visibilité au système. Le système de couverture des risques fonctionne bien. Cependant dans les études réalisées par les courtiers, nous notons que le risque terrorisme est assez sous-estimé. Sans doute car ce sont des évènements sur lesquels il n’est pas facile de se projeter. Néanmoins ce risque n’a pas diminué. Il est présent sous des formes diverses. Sous des formes « artisanales » (la commémoration des attentats du marathon de Boston est là pour nous le rappeler) mais aussi plus sophistiquées, avec des moyens technologiques et financiers puissants. Il ne faut pas baisser la garde ni sur le plan de l’assurance ni sur le plan de la prévention. S’il est impossible d’évaluer la probabilité d’un tel risque, nous pouvons faire des scénarios dans lesquels nous nous demandons quel pourrait être l’impact d’un tel évènement à tel endroit compte tenu d’un certain nombre d’éléments comme des phénomènes météorologiques.

L’actuariel : Y-a-t-il de nouveaux risques sur lesquels CCR est particulièrement vigilant ?

Stéphane Pallez : Pour le moment, il n’y a pas forcément de risques nouveaux mais plutôt des risques qui prennent une importance croissante et dont nous commençons à réaliser l’impact potentiels sur l’économie et les entreprises. Parmi ceux-là, le cyber-risque qui revêt des formes très variées. Et qui, compte tenu du caractère critique des systèmes d’information dans nos sociétés et de la sensibilité de ces systèmes, peut avoir des conséquences systémiques majeures. C’est un risque encore mal appréhendé par les assureurs même s’il commence à être mieux couvert. Il n’y a pas encore sur ce point de bon équilibre global entre la demande et l’offre, c’est à dire une demande des entreprises qui accepteraient de payer une prime pour couvrir ce risque et une offre des assureurs pour proposer des produits adaptés et gérables pour eux.

Nous voyons aussi des risques qui évoluent, comme le risque climatique récolte, dans un contexte où les experts s’inquiètent à juste titre de la couverture des besoins alimentaires de la planète, avec l’accroissement de la population, des surfaces agricoles qui disparaissent et des phénomènes climatiques extrêmes affectant des grands pays producteurs de produits alimentaires. Partout les Etats interviennent : les Etats-Unis sont très impliqués sur l’assurance climatique récolte qui est subventionnée par le budget fédéral. Le gouvernement Chinois a fait de son développement un objectif stratégique afin de garantir un minimum de revenu financier à ses paysans et de s’assurer une certaine indépendance alimentaire. En France, la question se pose également. Le Ministère de l’Agriculture a lancé un groupe de réflexion avec les assureurs, les représentants des agriculteurs et la CCR comme expert. Plusieurs questions se posent: comment accroitre le niveau de couverture de l’assurance récolte? Comment utiliser les capacités du marché de la réassurance ? Comment l’Etat peut-il favoriser ce développement ? Ces réflexions ne sont pas seulement françaises, elles s’inscrivent dans une problématique internationale.

Bio

Stéphane Pallez : les dates clés

1959 : Naissance à Paris.

1980 : Diplômée de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.

1984 : Diplôme de l’École nationale d’administration (ENA), promotion « Louise Michel ».

1984-2004 : Direction du Trésor : plusieurs postes, dont celui de sous-directeur des assurances en 1995, au titre duquel elle est pendant deux ans administrateur de la CCR.

2004-2011 : Directeur financier délégué de France Télécom, chargé des équilibres financiers et de la création de valeur.

Depuis 2011 : Présidente-directrice générale de la CCR