Publication : L'actuariel Octobre 2015

L’assurance-vie au défi des taux bas

Séverine Guignard

UNE REMISE EN CAUSE DES MÉTHODES

Surtout, évaluer ces flux futurs demande de savoir anticiper la réaction des acteurs qui influent sur eux, au premier rang desquels l’assureur lui-même. Quels arbitrages va-t-il opérer entre les différentes classes d’actifs  ? Va-t-il chercher à réaliser certaines plus-values ? À quel niveau fixera-t-il le rendement qu’il versera à ses assurés ? Généralement, ces « management actions » intégrées dans les modèles s’inspirent de situations déjà rencontrées par l’assureur. Mais l’environnement inédit de ces derniers mois, marqués par des taux nominaux très bas voire négatifs, rend cette évaluation particulièrement délicate. « Le régulateur impose que ces règles soient réalistes et basées sur les pratiques passées des compagnies, note Bertrand Lespinasse. Mais il faut aujourd’hui les faire évoluer pour tenir compte des cas non nécessairement envisagés par le modèle. Par exemple, le report d’une partie des primes reçues sur des actifs autres que les obligations lorsque les taux sont négatifs. »
Le comportement futur des assurés, lui aussi, va être déterminant. En cas de remontée des taux, l’assureur subirait des moins-values sur son portefeuille obligataire acquis au moment où ces taux étaient au plus bas. Si le rendement qu’il serait en mesure de servir à son assuré se retrouvait inférieur à celui que ce dernier pourrait obtenir en transférant son épargne sur un livret bancaire, un risque de rachat apparaîtrait. « Comme nous vivons depuis des décennies une phase de baisse progressive des taux, les statistiques sur lesquelles nous basons nos modèles de rachats n’envoient pas de signaux sur le comportement des assurés en cas de remontée des taux », observe Antoine Lissowski. Là encore, la nécessité de rénover ces modèles n’a jamais été aussi forte.

DES SCÉNARIOS POTENTIELLEMENT EXPLOSIFS

Ces modèles de comportements futurs sont appliqués à un ensemble de scénarios censés représenter l’univers des possibles et ainsi répondre à l’exigence du régulateur d’une évaluation « market consistent ». Pour générer ces scénarios, les assureurs-vie ont recours à des techniques de mathématiques financières traditionnellement utilisées pour valoriser des options qui mettent en œuvre des générateurs de scénarios économiques ou ESG en anglais. « Les modèles couramment utilisés dans ces ESG peuvent se révéler explosifs en cas de taux très bas et de forte volatilité, ce que nous constatons dans notre environnement de marché actuel, témoigne Bertrand Lespinasse. Pour résoudre cela, les assureurs se sont tournés vers des modèles alternatifs mais qui, eux, introduisent des scénarios de taux négatifs que les modèles de projection des actuaires savent généralement mal gérer. »

Un dilemme que le superviseur nuance. « Il faut savoir isoler le cas des taux négatifs, qui est apparu de manière conjoncturelle entre février et avril, et celui des taux durablement bas, relève Guillaume Alabergère, actuaire associé IA, chef de la cellule Modèles internes à l’ACPR. Par ailleurs, si les modèles mathématiques que la Place a choisi d’utiliser pour générer les scénarios économiques soulèvent des problèmes en cas de taux négatifs, il ne faut pas oublier qu’ils en soulèvent dans bien d’autres cas aussi. » L’incertitude générée par la situation ne doit pas pour autant être négligée. Si le risque n’est pas géré de manière quantitative sous le pilier 1 de Solvabilité II, il doit en revanche faire l’objet d’une attention particulière en pilier 2. « La clé, pour l’ACPR, est de pouvoir constater que cet incertain est maîtrisé, que l’entreprise d’assurance connaît la sensibilité de son bilan à ce risque et a fait en sorte d’en minimiser les conséquences », précise Guillaume Alabergère.